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L’œil mystique / Revue Mirabilia

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Victor Stoichita : L’œil mystique. Peindre l’extase dans l’Espagne du Siècle d’Or (Le félin) / Revue Mirabilia N°1

L'oeil mystique
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Mirabilia
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Le sujet est ambitieux si l’on se souvient de l’interdit porté sur la représentation de Dieu et si l’on considère le caractère intérieur des visions mystiques, le plus souvent décrites comme irreprésentables et indicibles. Mais la période et le pays choisis, l’Espagne du Siècle d’Or, offrent un terrain d’étude particulièrement fertile, d’abord par la quantité d’œuvres importantes produites sur ce thème, ce dont témoigne le nombre des illustrations dans le livre, plus de 100 reproductions de tableaux et quelques sculptures, ensuite à cause de l’abondante littérature visionnaire de l’époque, où l’auteur repère une convergence saisissante entre les textes et les représentations picturales. Des textes qui ont notamment exprimé dans toute son ampleur contradictoire le débat sur le rôle des images dans l’exercice spirituel, depuis l’affirmation sans réserve, comme chez Ignace de Loyola ou Thérèse d’Avila, jusqu’au refus radical, comme chez Jean de la Croix ou, plus tard, Miguel de Molinos.

Victor Stoichita rappelle aussi l’évolution du contexte doctrinal concernant les emportements mystiques. Tout au long du XVIe siècle, la grande époque du mysticisme espagnol, l’Eglise considérait avec beaucoup de suspicion ces manifestations qui l’excluaient dans son rôle médiateur. Ce n’est qu’après le Concile de Trente et surtout au XVIIe siècle qu’elle va comprendre tout le parti qu’elle peut tirer de ces expériences visionnaires et de leur représentation dans un but d’édification. D’où le décalage temporel entre les textes ou les témoignages, d’une part, et les images, d’autre part, le temps que se déploie toute une rhétorique de l’image, articulée à une codification de la contemplation visionnaire, afin notamment de détecter les fausses visions, celles que Gerson, à la fin du Moyen Age attribuait à la « frénésie », à la « manie » ou encore à la « mélancolie ».

Dans l’ensemble considérable des œuvres analysées, Victor Stoichita distingue deux grands types esthétiques, souvent mêlés mais qui correspondent à deux fonctions distinctes : la fonction phatique qui vise à établir un « contact » entre le spectateur et la théophanie représentée, comme avec une icône, pour le faire participer par empathie, et la fonction méta-discursive, qui concerne le caractère dédoublé de la représentation, le fait que le tableau parle d’une autre image, raconte un épisode visionnaire de la Bible, des Evangiles ou de la vie des saints avec les moyens de la peinture.

Dans le registre évangélique, il y a le vaste domaine des représentations de la Résurrection, de la Transfiguration, de l’Ascension ou de l’Assomption. L’auteur examine notamment l’Ascension de Juan de Flandes, où le texte biblique : « …une nuée le déroba à leurs yeux » est interprété au pied de la lettre et en effet, du Christ enrobé dans un nuage on ne voit que les pieds, une scène qui constitue en somme « le prologue négatif de toute scène d’apparition ». Mais l’œuvre la plus impressionnante, c’est la Résurrection peinte par le Greco au début du XVIIe siècle, toute en verticalité et dont le Christ nous regarde de toute sa hauteur, faisant de ce tableau saturé de personnages figés dans leurs mouvements d’adoration ou de chute – je cite – « un récit dramatique dont le vrai héros est le regard » et « la confrontation visuelle avec le sacré ».

Dans le registre phatique, je citerai Zurbaran et son « Crucifix » qui se détache sur fond noir, destiné à figurer au fond d’une chapelle derrière une grille, et ça pour maintenir le spectateur à distance et créer un effet tridimensionnel, comme si c’était une sculpture, voire une apparition. Une autre façon de représenter l’extase mystique, sans produire l’image de la vision, était de la contenir dans le regard tendu du corps voyant. Là encore, Zurbaran et son « Saint François debout momifié », qu’on peut voir au Musée des Beaux-Arts de Lyon, illustre dans l’austérité la puissance d’évocation de la peinture. L’homme se dresse devant nous en froc et capuche les yeux levés vers le ciel. Et c’est alors l’intensité de ce regard qui provoque l’empathie.

A l’occasion, la vision peut se faire plus substantielle, comme dans la « Lactation mystique de saint Bernard » par Alonso Cano. Dans le palmarès des apparitions, la Vierge tient la première place, suivie par le Christ, la Trinité est rare et celle de Dieu le Père presque inexistante. Ici, chez Alonso Cano, l’union mystique se matérialise par une trissée de lait venue directement du sein de Marie. Le regard extatique de Bernard de Clairvaux s’effacerait presque devant la bouche opportunément ouverte pour recevoir la divine giclée. Fait étrange, aucune des Vies de saint Bernard ne mentionne l’épisode. Mais en chercheur affûté Victor Stoichita en déniche la trace dans un passage du plus fameux manuscrit de Bernard de Clairvaux : les Sermons sur le Cantique des Cantiques… Je laisse à nos auditeurs le soin et le plaisir d’en retrouver la citation, c’est page 200. Il y est notamment question de mamelles « plus excellentes que le vin ».

Jacques Munier

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