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Lucette Valensi / Cahiers d’Etudes africaines

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Lucette Valensi : Ces étrangers familiers. Musulmans en Europe (XVIe-XVIIIe siècles) Payot / Cahiers d’Etudes africaines N°206-207 Dossier L’islam au-delà des catégories (Editions EHESS)

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Lucette Valensi : Ces étrangers familiers. Musulmans en Europe (XVIe-XVIIIe siècles) Payot

Lucette Valensi est directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, elle est spécialiste d’histoire et anthropologie de l'Islam méditerranéen. Elle avait, dans un ouvrage précédent – La Fuite en Égypte. Histoires d'Orient et d'Occident – consacré une belle enquête aux traditions liées à l’épisode biblique de la fuite en Egypte en comparant les interprétations que les chrétiens d'Occident, les chrétiens d'Orient et les musulmans ont donné du court récit de l’Evangile de Matthieu, en étudiant les pratiques rituelles communes aux musulmans, aux coptes et aux voyageurs chrétiens occidentaux dans les lieux saints disposés tout au long du parcours supposé de la Sainte Famille en Egypte. Ce sont ces espaces de communication et d’échange entre les différentes sociétés du monde musulman méditerranéen qui mobilisent toute son attention et son dernier livre en offre un nouvel exemple, avec un scénario en quelque sorte inversé, puisqu’elle s’intéresse ici aux musulmans qui ont sillonné le monde chrétien entre les XVIe et XVIIIe siècles. Morisques en Espagne, princes exilés politiques, aventuriers ou marchands, voyageurs ou ambassadeurs des Etats musulmans, galériens ou esclaves, car c’est par milliers qu’ils ont vécu au milieu des chrétiens, certains finissant par se convertir mais la plupart donnant aux populations traversées ou voisinées le spectacle de modes de vie, d’apparences vestimentaires et de pratiques religieuses différentes. De la Moscovie à la Grande-Bretagne et des Pays-Bas à l’île de Malte, les diverses trajectoires retracées témoignent de rencontres insolites mais réelles et d’échanges répétés, dans les méandres d’une histoire qui opposait alors deux mondes – l’Islam et la Chrétienté.

Le livre s’ouvre sur le terrible épisode de l’expulsion des communautés juive d’abord, en 1492, puis musulmane en 1609, qui parachève le processus de reconquête de l’Espagne chrétienne. Pour ces derniers, jusqu’à la chute du dernier royaume musulman, le Royaume de Grenade, un siècle de coexistence tendue et de persécutions s’écoulera alors que l’Espagne connaît son Siècle d’Or. Les minutes des procès de l’Inquisition révèlent, malgré les conversions forcées, la persistance de rituels religieux, comme la circoncision, les pratiques funéraires islamiques, le jeûne, les sacrifices rituels d’animaux ou la prière collective, mais d’autres pratiques condamnées sont plus sociales que religieuses, comme l’usage des bains, l’usage de la langue arabe, les vêtements, les chants qui accompagnent les mariages ou les fêtes et les prénoms arabes dissimulés sous un nom chrétien. Progressivement, les décrets se feront plus intransigeants, interdisant l’arabe et imposant l’obligation d’apprendre le castillan dans un délai de trois ans, proscrivant les habits traditionnels, et pour les femmes le port du voile, la musique morisque au cours des fêtes, et pour prévenir toute pratique clandestine de l’islam, les « nouveaux chrétiens » étaient tenus de garder ouvertes les portes de leurs maisons. Autant dire que cette population était d’emblée considérée comme suspecte et ce climat de suspicion entretenu par l’Inquisition a tôt fait de déchirer le tissu social des communautés, suscitant la dénonciation entre voisins, voire entre parents. A cela s’ajoutent les exactions de la noblesse et de l’Inquisition à l’égard des familles riches, où se recrutaient les juges et les syndics des communautés morisques et qui assuraient le maintien de la cohésion sociale. Tout cela aboutit finalement à la séquence tragique de l’expulsion d’une société déjà exsangue et harcelée, des populations spoliées et lancées sur les quatre chemins, la noria des navires affrétés à leurs frais, les naufrages et les abus des équipages qui dépouillent les passagers, les abandonnent ailleurs que prévu, voire les jettent carrément à la mer. Une opération bureaucratique et militaire de grande envergure, une sinistre prouesse pour l’époque. Lucette Valensi fait les comptes : autour de 300 000 départs forcés pour une population globale de 8 millions d’âmes, ce qui correspondrait aujourd’hui en proportion de la population actuelle de l’Espagne à l’expulsion de près d’un million et demi de personnes ! Et pourtant, de même qu’en Allemagne nazie des Juifs ont réussit à survivre à Berlin, quelques petites communautés éparses se sont maintenues en Andalousie et même à Madrid, tolérées par les autorités. Au XVIIIe siècle encore, on conserve la trace de plusieurs centaines de crypto-musulmans, des familles aisées, pratiquant le commerce de la soie ou exerçant des professions libérales. Lucette Valensi fait le récit de leur résistance, de leurs suppliques adressées au Roi et même de leur retour, à leur risque et péril, lorsqu’ils avaient été expulsés. On estime que 50 000 d’entre eux réussirent à gagner la France pour s’y installer.

Il y a eu des pérégrinations plus heureuses et des coexistences plus tranquilles et plus fructueuses. S’agissant de princes ou d’ambassadeurs, de commerçants ou de simples voyageurs, et malgré l’état endémique de guerre avec la Sublime Porte, le récit de Lucette Valensi révèle, au croisement de la grande et de la petite histoire, des rencontres étonnantes, comme celle du prince Djem, l’un des deux fils de Mehmet II, le conquérant de Constantinople. A la mort de celui-ci, c’est son frère Bayezid, plus âgé, qui est proclamé empereur. Djem entre en guerre contre lui et il est finalement contraint à l’exil. Il choisit l’Europe et devient l’enjeu de luttes géopolitiques, différents pouvoirs chrétiens espérant tirer parti de lui face à la puissance ottomane. Il laissera des traces de sa résidence forcée dans la tour Zizime, à Bourganeuf, dans le Limousin mais comme d’autres, il aura eu l’occasion de se promener avec sa suite dans les cours d’Europe, découvrant d’autres mœurs et portant témoignage de sa culture différente.

Jacques Munier

Cahiers d’Etudes africaines N°206-207 Dossier L’islam au-delà des catégories (Editions EHESS)

Parce qu’on a longtemps considéré l’islam africain comme exogène et syncrétique, impur en quelque sorte (exemple : Marcel Griaule, qui ne s’y est jamais intéressé, en vertu de la conception d’une Afrique « pure et authentique ») et qu’on a même développé l’idée d’un « islam noir », une catégorie spécifique alors qu’il est traversé par les mêmes tensions entre réformisme et radicalisation, même s’il a pu présenter des formes originales, notamment avec l’importance du soufisme, ce courant mystique de l’islam

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