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Manières de faire parler / Cahiers Armand Gatti

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À retrouver dans l'émission

François Cooren : Manières de faire parler. Interaction et ventriloquie (Le bord de l’eau) / Revue Cahiers Armand Gatti N°3 Dossier La traversée des langages

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Pour l’autoriser à quitter l’Autriche en 1938, les nazis avaient demandé à Sigmund Freud de signer un document certifiant qu’il n’avait subi aucun mauvais traitement durant son arrestation. A côté de sa signature celui-ci ajouta alors ironiquement: « je peux cordialement recommander la Gestapo à tous », marquant ainsi sa distance, n’ayant pas voulu dire ce qu’il a dit et écrivant l’inverse de ce qu’il pense. Il s’agit là d’une figure de l’ironie, l’ironie par antiphrase. « Chaque fois que nous produisons un texte – commente l’auteur – celui-ci est censé agir en notre nom, mais l’ironie consiste à questionner une telle affiliation, identification ou appropriation. » C’est ce qu’il appelle un « effet de ventriloquie », lequel remet en cause l’idée que nos propos n’ont qu’une seule et même origine, le sujet humain. Comme le souligne Bruno Latour dans sa préface, « s’il est possible de faire en disant, de faire des choses avec des mots, il est encore plus vrai d’affirmer que de nombreuses choses nous font dire des mots ».

Qu’est-ce qui nous fait parler ? La question ne porte pas seulement sur ce qui, dans une situation de dialogue, nous engage dans l’interaction avec notre interlocuteur, mais plus en amont , sur ce dont les mots que nous utilisons sont investis : l’autorité ou l’expérience, les émotions ou les valeurs… - et qui, avant même de produire leur effet, en aval , nous conditionne ou nous mobilise, ce qui également va faire la différence dans le dialogue entre deux personnes aux compétences linguistiques égales. L’auteur prend un exemple : lorsque deux diplomates se rencontrent pour négocier, est-ce que ce ne sont pas aussi deux pays qui communiquent alors ? Et ces entités qui s’invitent dans l’échange ne se comportent-elles pas à la manière du ventriloque qui parlerait à travers eux ? Et d’où vient que l’un d’eux se mette à prendre le dessus, à faire la différence par son autorité, par exemple, ou son charisme, ou la force de ses arguments ? Qu’est ce que nous voulons dire au juste lorsque nous affirmons que « les faits parlent d’eux-mêmes », ou qu’on s’exprime « au nom de certaines valeurs », ou encore que c’est la passion qui nous guide. Pour exprimer ce phénomène, où des entités aux statuts ontologiques très divers – émotions, valeurs, principes, objets – prennent en quelque sorte les commandes dans nos conversations, François Cooren a recours à cette métaphore de la ventriloquie – qui parle d’elle-même, comme on dit aussi – et il cite en exergue René Char car pour ce genre d’intuition les poètes ont toujours une longueur d’avance : « Entends le mot accomplir ce qu’il dit – écrit-il dans La scie rêveuse – Sens le mot être à son tour ce que tu es. Et ton existence devient doublement tienne ».

Ces doubles qui nous hantent, ces figures que nous invoquons lorsque nous employons le sens figuré de certaines expressions comme « c’est l’expérience qui parle », l’auteur propose de les prendre au sérieux et de les intégrer à une théorie des actes de langage renouvelée et considérablement élargie. On le sait, dans la perspective de la pragmatique du langage, développée par Austin dans son célèbre ouvrage Quand dire c’est faire , puis par John Searle, le langage n’a pas seulement une fonction descriptive mais surtout performative, il cherche à agir sur son environnement ou sur l’interlocuteur, à convaincre, par exemple ou à modifier une représentation, ou tout simplement à faire acte, comme dans une promesse. François Cooren suggère d’aller plus loin et de montrer que si l’on peut faire en disant, faire des choses avec des mots, il arrive encore plus souvent que les choses nous fassent dire des mots. C’est particulièrement vrai pour les entités collectives au nom desquelles nous nous exprimons parfois en usant du « nous », « La France, Peugeot ou le Café de Flore », et l’on peut y ajouter une foule d’autres collectifs, partis politiques ou institutions de toute sorte – au nom desquels, ou en vertu de l’autorité qu’ils nous ont conférée, nous exprimons des propos qui dépassent notre petite personne, laquelle est ramenée à la fonction de porte-parole . Comme le résume Bruno Latour : « les linguistes ont considérablement simplifié leur travail : plutôt que d’interviewer des ventriloques, ils se sont contentés d’interroger les pantins ! »

Une telle théorie implique une remise en cause du caractère purement intentionnel de l’action et de la décision comme émanant d’un individu souverain. Par là nous nous découvrons agis par des choses ou par des figures qui nous révèlent que la capacité d’agir n’est pas l’apanage des êtres humains. L’auteur rappelle d’ailleurs, comme pour enfoncer le clou, l’étymologie du mot chose, qui vient du latin causa , dont provient également le mot « cause » et qui désignait l’objet d’une délibération au tribunal ou dans une assemblée publique. Ainsi, nous serions agis au moins autant que nous agissons, guidés que nous sommes en permanence par des règles et des protocoles, au moins autant que nous choisissons de leur obéir ou de les suivre, hantés par des figures que nous croyons invoquer alors qu’elles nous tiennent comme des marionnettes. « Repeupler la scène » du dialogue, selon l’expression de François Cooren, cela débouche sur une conception de l’action toujours partagée. A la vérité, nous savions tous déjà qu’avec le langage nous n’étions pas seuls.

Jacques Munier

Le festival d’Avignon bat son plein, comme chaque année France Culture a installé ses tréteaux

Et dès aujouird’hui

Mardi 16 juillet – 11h30 - en public

INAUGURATION DU SITE FRANCE CULTURE FICTIONS avec la SACD ET en partenariat avec l’INA

Rencontre avec Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture, Pascal Rogard, directeur général de la SACD, Yves Nilly, vice-président de la SACD, Mathieu Gallet, président directeur général de l’INA, Joël Ronez, directeur des nouveaux médias de Radio France et Blandine Masson, conseillère de programme pour la fiction de France Culture

« Nous avons créé, fortement soutenus dans ce projet par la SACD et avec l’aide de l’INA, un portail des fictions de France Culture, donnant accès aux fictions des autres chaînes du groupe Radio France, et surtout à une bibliothèque sonore unique en son genre . Nous proposerons sur le site une centaine d’œuvres, diffusées entre 1949 et 2010, et réparties en plusieurs genres: théâtre, littérature, polar, jeunesse, poésie. Une «radiothèque portative», donnant accès aux chefs d’œuvre de la création radiophonique et constituant dans le domaine du théâtre une véritable histoire sonore de la littérature dramatique du XXe siècle ».

Mardi 16 juillet 20h – En public

VOIX D’AUTEUR avec la SACD

Une légère blessure, texte inédit de Laurent Mauvignier

Lu par Johanna Nizard - Réalisation : Marguerite Gateau

Suivi de Mots de scène, entretien avec Olivier Barrot

Diffusion mardi 3 septembre à 23h

Mercredi 17 juillet – 11h30 –en public

« Voix d’Afrique » avec le Festival d’Avignon et la SACD

Un rêve au-delà, texte inédit de Dieudonné Niangouna - Lu par l’auteur

Réalisation : Alexandre Plank

Revue Cahiers Armand Gatti N°3 Dossier La traversée des langages

La Traversée des langages , c’est le titre du cycle d'une quinzaine de pièces écrit par Armand Gatti depuis 1995, avec pour fil conducteur l’engagement de Jean Cavaillès, philosophe et mathématicien français, héros de la Résistance fusillé le 17 février 1944 à Arras. « Ces pièces font appel, comme personnages, aux concepts mêmes que Cavaillès manipulait dans sa pratique d'intellectuel : les groupes mathématiques, les hypothèses de travail, les axiomes... Nous sommes très loin de la reconstitution historique qui « enferme l'homme dans sa fiche d'état civil » et, comme l'a écrit Armand Gatti pour Buenaventura Durruti, « nous ne cherchons pas à connaître la couleur de ses yeux, mais comment changent les choses après qu'il y ait posé le regard ». Le 12 janvier 2012 sont parues, aux éditions Verdier, 14 des pièces de La Traversée des langages d'Armand Gatti (ainsi que 4 textes en introduction), c’est pourquoi nous y consacrons notre troisième numéro.

Numéro dirigé par Catherine Brun et Olivier Neveux

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