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Marcel Duchamp l’anartiste / Revue Dada

5 min
À retrouver dans l'émission

Marcel Duchamp l’anartiste

Hadrien Laroche : Duchamp déchets (Editions du regard)

Maurizio Lazzaroto : Marcel Duchamp et le refus du travail (Les prairies ordinaires)

Philippe Sers : L’énigme Marcel Duchamp (Bibliothèque Hazan)

Revue Dada N°195 Dossier Duchamp

laroche
laroche

« Beau comme la rencontre fortuite d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection », cette formule de Lautréamont hantait Marcel Duchamp, et son ami Man Ray ira jusqu’à tenter de la représenter dans un cliché. On peut voir à l’exposition du Centre Pompidou à Paris la Roue de bicyclette plantée sur un tabouret, qui s’en donne dans l’univers de Duchamp l’air d’une réplique – au sens sismique. Qui était Marcel Duchamp ? Un artiste iconoclaste, un phénomène de l’histoire de l’art du XXe siècle, un événement durable ? Aujourd’hui, après d’autres, trois livres tentent, par des voies différentes, de cerner le personnage et ce qu’il faut bien se résoudre à appeler l’œuvre, aussi instable soit-elle. Celui qui chantait sur tous les tons que « l’art est une escroquerie, un mirage » collectionnait les œuvres de ses amis Brancusi, Miro, Matisse, Balthus ou Braque au point de transformer son appartement new-yorkais en un petit musée. Le flacon Belle Haleine – Eau de Voilette a atteint lors de la vente aux enchères de la collection Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé la somme de 7,9 millions d’euros. Celui qui se désignait lui-même comme « anartiste », un mot- valise où l’on ne sait trop qui l’emporte du privatif a ou de la racine anar , celui qui affirmait que « le grand artiste de demain passera à la clandestinité » aura finalement été rattrapé par l’histoire comme par le marché de l’art. Il faut s’y résoudre malgré que l’artiste en aie, lui qui voyait son art davantage comme un geste que comme une production singulière, unique et non reproductible, à la valeur à la fois esthétique et marchande.

C’est d’ailleurs dans cette orbite de l’histoire que le situe Hadrien Laroche, qui met en parallèle son traitement des objets – des « objets orphelins » – et les destructions massives de ce siècle « solitaire et difforme » comme disait Sartre, avec « la violence inouïe, le choc de deux guerres mondiales ». Du devenir-objet du vivant à ce que Walter Benjamin désignait comme les « haillons de l’histoire », les monceaux de lunettes, de chaussures et de cheveux accumulés dans les camps de la mort, Duchamp aurait opéré la scandaleuse synthèse. Après avoir abandonné la peinture – « disons que vous vous servez d’un tube de couleurs » – il investit le champ des ustensiles pour leur faire subir d’improbables mutations, ce sont les fameux ready-mades – prêts à quel emploi ? – auxquels il ramène l’œuvre d’art elle-même : « vous vous servez d’un tube de couleur, vous ne l’avez pas fait. Vous l’avez acheté et utilisé comme un ready-made. Même si vous mélangez ensemble deux vermillon, c’est toujours le mélange de deux ready-mades. »

sers
sers

« L’art est une drogue à accoutumance et je voulais protéger mes ready-mades contre une contamination de ce genre ». C’est pourquoi, après une longue période passée à ne rien faire sinon jouer aux échecs, il revient en 1935 avec ses Rotoreliefs , des disques qui créent l’illusion du mouvement, et là ce n’est pas une galerie d’art qu’il choisit pour les présenter mais le concours Lépine… Comme le montre Philippe Sers dans son livre L’énigme Marcel Duchamp, l’art à l’épreuve du cogito , c’est à l’esthétique de la réception qu’il s’en est pris, celle qui veut que l’œuvre s’autorise de sa diffusion dans le public pour prétendre à la valeur artistique. Pourtant, le mouvement, Duchamp avait admirablement su le rendre en peinture dans les formes cubistes de ses débuts. En témoigne la majestueuse allure du Nu descendant un escalier , de 1912, dont les formes tubulaires et métalliques contreviennent à l’esthétique cubiste en ce que le sujet ne se présente pas sous plusieurs angles à la fois mais dans la succession arrêtée sur image de ses mouvements.

lazzaroto
lazzaroto

« Ne travaillez jamais », le slogan situationniste inscrit sur les murs de mai 68 apparaît comme l’écho de ce que Maurizio Lazzaroto désigne comme la philosophie pratique de Duchamp : le refus du travail. Dans l’optique de histoire de la paresse appelée de ses vœux par Michel Foucault « c’est-à-dire non pas des loisirs – qui sont la manière dont l’oisiveté a été codée, institutionnalisée – mais des manières par lesquelles on échappe à l’obligation du travail, on dérobe la force de travail, on évite de se laisser retenir et fixer par l’appareil de production », le philosophe et sociologue fait de l’œuvre de l’anartiste le paradigme d’une autre anthropologie. À la question « vous préférez la vie au travail d’artiste ? » Duchamp répond de toute éternité : « oui ».

Jacques Munier

dada
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Revue Dada N°195 Dossier Duchamp

http://www.revuedada.fr/f/index.php?sp=coll&collection_id=111

La première revue d’art, première mais durable

Duchamp de bataille

Le N° précédent était consacré à Picasso, qui ne tenait pas Duchamp en grande estime. « Il avait tort » aurait-il dit à sa mort, lui qui aligne ses 50 000 œuvres face à la petite « Boîte-en-valise ». Et sa subjectivité pléthorique face au détachement de Duchamp.

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