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Marcher / Revue Sociologie

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David Lebreton : Marcher. Eloge des chemins et de la lenteur (Métailié) / Revue Sociologie N°4 Vol. 2 (PUF)

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Le Breton
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Le sociologue ajoute ici à son Eloge de la marche, paru en l’an 2000, un traité de la vie heureuse à l’usage des randonneurs et il arpente l’éthique élémentaire « à hauteur d’homme » qui se lève sous leurs pas. Elémentaire, le mot est à prendre dans son sens physique et cosmique. La marche, si elle est d’abord une activité tellurique, nous fait très vite basculer dans l’univers, en compagnons de route du soleil et de la lune dont nous suivons les trajectoires de l’aube au crépuscule et dans la nuit étoilée jusqu’à l’aurore, exposés aux éléments, aux météores, et aux caprices du paysage. Vaillants et rivés à nos semelles, nous faisons alors l’épreuve heureuse de ce que Kant appelait le sublime : l’expérience concrète de la distance infinie entre notre petite humanité et la puissance de la nature, le caractère incommensurable des éléments naturels et de nos vies minuscules, nous qui prenons pourtant un profond plaisir à contempler le spectacle de cette démesure. Et même, on peut nous surprendre à projeter dans l’azur immense nos pensées du moment, comme les flâneurs dont parle Milan Kundera, qui ouvrent dans le ciel les fenêtres du bon Dieu.

A son hôte en Patagonie qui lui demandait quelle était sa religion, Bruce Chatwin répondit : « Mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps, vous n’avez probablement besoin d’aucun autre dieu. » Bernard de Clairvaux affirmait n’avoir jamais eu d’autres maîtres que les hêtres et les chênes et Pétrarque reçoit au sommet du Mont Ventoux la leçon de Saint Augustin : connais-toi toi-même. L’expérience du chemin est aussi une épreuve spirituelle, c’est le « chemin de perfection » de Thérèse d’Avila la métaphore est tenace, elle s’impose à quiconque a mis ses pas pour un temps dans l’ornière de la piste. Même le grand Nietzsche recommandait de n’ajouter foi « à aucune pensée qui ne soit née en plein air » et Virginia Woolf estimait que les pensées nourries par la marche sont plongées dans le cosmos, qu’elles sont « ciel pour moitié ».

L’auteur avait passionnément débattu dans son ouvrage précédent la question de savoir s’il fallait marcher seul ou en compagnie. Dans ce livre, il avance sans vergogne au milieu de la cohorte des grands « chemineaux », avec l’infatigable Bashô, qui après avoir passé son existence à battre la campagne compose alité un de ses derniers haïkus : « malade en chemin / en rêve encore je parcours / la lande desséchée » avant lui Tchouang Tseu notait que si les pieds ne couvrent qu’un petit coin de planète, « c’est par tout l’espace qu’ils n’occupent pas que l’homme peut marcher sur la terre immense » Victor Segalen qui rapporte sur les routes de Chine son étonnement de se trouver au soir aussi loin de son point de départ « par le seul balancé de ses deux pieds sensibles » sensibles, il est vrai, et pourtant, comme le déplorait Jacques Lacarrière, il n’y a pas de « stations-pédicures » pour le randonneur comme il y a des stations service pour l’automobiliste, dont l’enseigne pourrait orner le chemin d’un gros orteil ou d’un grand pied. Pourtant, songe-t-il, c’est avec ça « que nous marchons depuis l’aube des temps hominiens et que nous arpentons la terre ». Patrick Leigh Fermor quitte l’Angleterre à 18 ans, en 1933, afin de se rendre à pied à Constantinople pour « observer les choses d’un œil neuf et entendre des langues vierges de tout mot connu » il assiste dans les Carpates, à plat ventre sur une corniche, à la toilette matinale d’un aigle royal Nicolas Bouvier qui se laisse volontiers gagner par l’ivresse du chemin qui tournoie et n’en fait qu’à sa tête en des lieux qui paraissent pourtant sans obstacle le jeune Stevenson, parti à la découverte des Cévennes avec Modestine, son ânesse. Pierre Sansot, Jacques Réda, le grand naturaliste américain John Muir qui aura marché toute sa vie et qui parle de renaissance quand on se fond dans le paysage, le paysage dont Julien Gracq nous dit qu’il « est une invitation à le posséder par la marche » et dont « le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours », Bernard Ollivier, Charles Darwin, Kenneth White, Henry David Thoreau qui suggère de rechercher l’harmonie entre « les possibilités d’un paysage à l’intérieur d’un après midi de marche et les 70 années d’une existence humaine. Il ne deviendra jamais totalement familier »… On le voit, David Le Breton a choisi ses partenaires de balade et il n’est pas en mauvaise compagnie.

Jacques Munier

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