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Marine Le Pen prise aux mots / Revue Communication & langage

5 min
À retrouver dans l'émission

Cécile Alduy, Stéphane Wahnich : Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste (Seuil) / Revue Communication & langage N°181 Dossier: Le savant et le populaire Retour sur une opposition arbitraire

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On le sait, l’une des clés de la progression du Front national est le toilettage du discours et de l’image, et l’accent porté sur l’économie pour convaincre un électorat qui doute encore de la crédibilité de son programme économique. Bien qu’une écrasante majorité de Français soient opposés à la sortie de l’euro, c’est aux dernières élections européennes que Marine Le Pen a réalisé son meilleur score. Mais le nouveau discours économique ne porte pas seulement sur la sortie de l’euro, qui n’est d’ailleurs pas une exclusivité du Front. En utilisant les mots de l’économie comme une nébuleuse enrobante, elle adresse un signe à l’électorat qui lui résiste encore, celui des catégories socio-professionnelles supérieures, en leur montrant qu’elle partage la même langue et qu’elle a relégué l’argumentaire monothématique sur l’immigration – d’ailleurs rebaptisée « communautarisme ». Cécile Alduy et Stéphane Wahnich ont exploité les résultats d’une analyse lexicométrique pour décrypter les logiques sous-jacentes à cette évolution sémantique.

Le piratage lexical, et le choix des mots à la place des idées, sont d’ailleurs une vieille affaire au Front national. Dans les années 80 cette stratégie portait un nom : « la bataille des mots ». Déjà l’étiquette d’extrême-droite était honnie et, dans un contexte différent où il s’agissait de contrer l’influence du marxisme, des substitutions lexicales étaient imposées aux militants par le biais de notes internes. Il ne fallait pas dire « les masses » mais « le peuple », les « patrons » mais « les employeurs ». La dénommée « idéologie des droits de l’homme » était également visée et le terme « universel » remplacé par « cosmopolite ». « Les batailles politiques sont des batailles sémantiques – affirmait alors Bruno Gollnisch – celui qui impose à l’autre son vocabulaire lui impose ses valeurs, sa dialectique, et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal. » Les signifiants « immigration », « insécurité » ou « identité nationale » étant acquis et comme investis d’un pouvoir magique de suggestion politique, Marine Le Pen braconne aujourd’hui dans le vocabulaire républicain ou même celui de la gauche pour lui faire dire autre chose.

Cécile Alduy et Stéphane Wahnich examinent ainsi les dérives sémantiques de termes comme « liberté », « démocratie » ou « peuple ». Curieusement le vocable « fraternité » n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucune OPA. Il est vrai qu’il se révèle à l’usage difficile à manipuler aux côtés de « sécurité », « souveraineté » ou « préférence nationale », cette dernière semble-t-il tombée en désuétude. Mais le détournement le plus patent concerne le mot « laïcité », notion historiquement conçue et revendiquée par la gauche française. Dans la bouche de Marine Le Pen, il se révèle une arme redoutable exclusivement dirigée contre la communauté musulmane. De même le terme « racisme » s’est-il subrepticement converti en « racisme anti-blanc ». À l’image brutale de l’invasion prétendant illustrer l’immigration s’est substituée l’expression « submersion démographique » qui cache mal son angoisse de pureté ethnique.

Les auteurs s’attardent également sur les silences opportunistes de la présidente du Front national. Sur son absence criante lors de la manif pour tous en opposition au mariage homosexuel, ou sa discrétion tactique sur l’avortement alors que son géniteur ne tremblait pas en dénonçant « une culture de mort », ou encore ses évitements répétés sur l’antisémitisme, dont les auteurs relèvent qu’en trois ans de présidence du parti elle n’a employé le terme que deux fois. À propos des dérapages de Dieudonné, proche de son père qui est le parrain de l’une de ses filles, elle esquive en se déclarant modestement « pas juge en antisémitisme ». Pourtant le double discours est à disposition pour resserrer les rangs à l’intérieur et séduire à l’extérieur, notamment les journalistes et à travers eux l’opinion. Dans l’arsenal des expressions mobilisatrices, volontiers lyriques voire mystiques en un sens dévoyé, il y a les « ténèbres » où s’enfoncerait la France dans le sillage de l’Europe, et « l’espérance » dont la tournure religieuse remplace avantageusement l’espoir, riquiqui, laïque et sommairement humaniste. Les mots sont par nature la propriété de tous et de chacun d’entre nous. Prenons garde aux tentatives sournoises de les dénaturer, et rappelons-nous les mises en garde de Georges Orwell ou de Victor Klemperer qui décryptèrent le langage totalitaire et lui firent rendre gorge de ses mensonges.

Jacques Munier

CML
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Revue Communication & langage N°181 Dossier: Le savant et le populaire Retour sur une opposition arbitraire (NecPlus)

Retour sur une opposition qui est un grand classique des sciences humaines et sociales, avec Daniel Jacobi

Au sommaire :

Entre sport, spectacle et tradition : la course de taureaux de Camargue

Laure Marchis-Mouren

« Spectacle, tradition, sport : autant de dimensions de la course de taureaux camarguaise. Cette culture populaire locale semble se maintenir sur un territoire essentiellement rural grâce à l’intervention de plusieurs catégories d’acteurs. Qui sont-ils et comment coopèrent-ils pour maintenir leur passion commune ? Quels systèmes de médiation se mettent en place pour assurer la transmission et le renouvellement du public local ou touristique ?

Du XIIIe siècle à nos jours, la course de taureaux est passée du cadre privé à la représentation publique libre, pour devenir aujourd’hui un spectacle traditionnel, mais aussi un sport réglementé. C’est autour de ces trois dimensions que les stratégies de promotion et de diffusion s’affrontent plus qu’elles ne se complètent. À l’heure des médias marchands et de la mondialisation, n’est-il pas paradoxal d’élever à l’entrée des villes une statue à la gloire d’un taureau ? »

Culture sportive et culture télévisuelle. Des difficultés identitaires d’un rugby en mutation

Valérie Bonnet

« Les années 1980 marquent une rupture dans l’histoire du rugby, rupture redoublée par l’évolution d’un spectacle sportif lié au service public et à la figure légendaire du commentateur historique de cette discipline. Cette mutation du paysage médiatique et sportif suscite des échanges passionnés et des prises de position tranchées.

Plus qu’un regard sur un professionnel des médias, ces échanges montrent les difficultés du milieu du rugby à entrer dans le professionnalisme et le rapport affectif et patrimonial que les spectateurs entretiennent avec un programme et un genre du service public télévisuel. En cette période charnière, où le monde du rugby prend la pleine mesure de sa mutation, défendre ou critiquer un commentateur ou un style de commentaire, c’est lutter pour une certaine conception du rugby que d’aucuns jugent en danger. »

Enjeux socioculturels de la technique au cinéma

Michaël Bourgatte

« Cinéma d’auteur ou cinéma populaire ? On a communément pour habitude de distribuer les films dans l’une ou l’autre de ces catégories. De la même manière, on oppose les sphères professionnelle et amateur. Or, les frontières sont poreuses et il n’est pas rare de voir des glissements s’opérer. Cet article propose de regarder les processus d’hybridation qui s’opèrent dans le temps long de l’histoire du cinéma. Pour cela, l’auteur propose de focaliser l’attention sur les éléments techniques qui entrent en jeu dans la conception, la médiation et la réception du cinéma, en particulier à l’heure du numérique et de l’Internet. Ces éléments techniques sont souvent oubliés dans les recherches sur le cinéma, alors qu’ils tiennent une place centrale dans la structuration du champ cinématographique. Ils interrogent également la valeur socialement intégrante du cinéma. »

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