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Martin Heidegger et la pensée bouddhique / Revue Horizons maghrébins

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Fabrice Midal : Conférences de Tokyo. Martin Heidegger et la pensée bouddhique (Cerf) / Revue Horizons maghrébins N° 65 Dossier Soufisme et spiritualité en contexte de postmodernité (Presses Universitaires du Mirail)

Horizons maghrébins
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fabrice midal
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Voici l’état des lieux d’un étonnant point de convergence entre la philosophie occidentale et la pensée d’Orient, notamment le bouddhisme et le taoïsme, dans la personne du philosophe allemand Martin Heidegger. Fabrice Midal rappelle l’intérêt suscité par son œuvre au Japon, dès 1924, puis avec le premier livre consacré à sa pensée sous la plume de Shûzô Kuki en 1935, la parution en 1939 de la traduction de Sein und Zeit, Etre et Temps, soit 12 ans seulement après sa publication en allemand et enfin le nombre important de penseurs japonais inspirés par Heidegger, notamment Tetsurô Watsuji, l’auteur de Fudo, le milieu humain, récemment traduit et présenté par Augustin Berque, ou encore Keiji Nishitani, le penseur de l’école de Kyoto le mieux connu en Occident, et qui est venu dans les années 30 étudier avec le philosophe de Messkirch, laissant un précieux témoignage de ses échanges avec lui sur le Zen, qui révèle de la part de Heidegger une profonde compréhension de cette pensée.

Côté Heidegger, on sait qu’il a cherché à traduire en 1946 avec Paul Shih-yi Hsiao le Tao Te King, le grand classique de Lao-Tseu, fondateur du taoïsme, dont il a cité des textes dans son œuvre, et qu’il s’est intéressé de près à la langue chinoise on sait aussi qu’il a entretenu des correspondances avec des philosophes japonais comme Keikichi Matsuo, Tanabe Hajime ou Kojima Takehiko, on se souvient du texte « Acheminement vers la parole » qui reprend les entretiens qu’il eut avec Tezuka Tomio, son intérêt pour le livre de Suzuki sur le bouddhisme Zen et ses propos répétés sur la nécessité d’ouvrir un dialogue avec l’Extrême-Orient.

Fabrice Midal, qui connaît le bouddhisme de l’intérieur pour le pratiquer, avoir fondé une école de méditation et publié de nombreux ouvrages sur la question explique les raisons de ces affinités réciproques : la mise en cause dans la pensée de Heidegger du primat occidental de la raison et du progrès comme horizon unique pour l’humanité, la sortie qu’il opère du champ de la subjectivité et de la logique du moi, qui trouve un puissant écho du côté de la critique bouddhiste de la notion d’ego à quoi on peut ajouter l’intérêt marqué des philosophes japonais pour la phénoménologie, dont témoigne aussi leur goût pour un auteur comme Merleau-Ponty. Mais surtout le fait que le bouddhisme soit une pensée à part entière et pas seulement une sagesse, une pensée au sens que Heidegger donnait à ce mot après avoir procédé à la déconstruction de la tradition métaphysique occidentale. Dans un texte fameux, intitulé « Gelassenheit » et qu’on a traduit par « Sérénité » Heidegger confronte la pensée méditante à la pensée calculante, qui « ne s’arrête jamais et ne rentre pas en elle-même ». Nul doute que tous ceux qui pratiquent la méditation bouddhiste ne soient particulièrement réceptifs à cette distinction.

L’intérêt de ces « Conférences de Tokyo » réside, au-delà des affinités électives et spéculatives, dans la mise en regard qu’elles proposent de concepts fondamentaux des deux traditions. Ainsi, la phénoménologie est-elle rapprochée de la « prajna » dans le bouddhisme, la « connaissance première et nue », aussi éloignée que possible de ce que nous appelons la « réflexion » ou la ratiocination, et qui est symbolisée par l’épée qui tranche tout ce qui empêche de voir « les choses telles qu’elles sont ». « Zu den Sachen selbst », aller aux choses mêmes, tel était le programme de la phénoménologie. De même, la comparaison entre le Dasein heideggérien et le « non-égo » des bouddhistes est très éclairante. Le Dasein répond à la question : « que veut dire ‘être’ quand il s’agit d’un être humain ? » S’agit-il du même être que celui d’une table ? C’est parce que penser l’être de l’humain impose de penser l’être tout court que l’homme est Dasein, être-là de l’être. Dans la tradition bouddhiste, l’ego est ramené à l’espace, au lieu et à la manière de son habitation. Lui aussi dit quelque chose du « là » de l’être. Et cette ouverture, où « ça monde », disait Gadamer en citant le jeune Heidegger, le monde s’y lève « comme lorsqu’on parle du grain qui lève ». C’est ce que les bouddhistes appellent aussi le « non-égo », l’ouverture aux circonstances, le contraire de l’identité assignée, du moi figé et clos sur lui-même, que Rimbaud désignait comme une « faiblesse de la cervelle ».

L’ambition de ces conférences est également de contribuer à repenser le message de Bouddha dans une perspective occidentale, pour se l’approprier et ne pas se contenter de singer des rituels. Mais la démarche peut éclairer, en retour, notre compréhension de la pensée de Heidegger.

Emporté par son sujet, l’auteur n’est pas loin de faire du Japon la seule terre d’accueil de la pensée de Heidegger, en faisant peu de cas de la France, notamment et de figures comme celles d’Emmanuel Lévinas, dont il discute pourtant l’approche critique, ou encore Jacques Derrida, Kostas Axelos, Philippe Lacoue-Labarthe, Roger Munier, Claude Romano… qui ne sont pas vraiment des commentateurs ou des épigones, mais des philosophes qui ont développé une pensée originale dans le sillage et l’héritage de Heidegger. On pourrait aussi citer l’Espagne, par la voix de José Ortega y Gasset, et de là l’Amérique latine ou même l’Italie avec Gianni Vattimo. Non, tous ces philosophes n’ont pas séjourné dans cette pensée « comme on étudie un moteur de machine ou la production de la banane en Afrique de l’Ouest ».

Heidegger
Heidegger

Il y a dans ce livre un chapitre intéressant sur la notion de sacré, chez Heidegger et dans le bouddhisme, où il n’est pas une réalité à part, structurellement opposée au profane et « séparée » mais la dimension originaire de ce qui est sauvé. Alors pour compléter utilement cette lecture je signale la récente traduction par Jean Greisch d’un ouvrage fondamental, quoique peu connu, de Heidegger, la « Phénoménologie de la vie religieuse », publié chez Gallimard et qui contient trois cours de 1920 et 21, notamment sur les épîtres de Paul, en particulier l’épître aux Galates et sur Saint Augustin, avec en bonus les esquisses d’un cours finalement abandonné sur la mystique médiévale et Maître Eckhart.

Jacques Munier

Revue Horizons maghrébins N° 65 Dossier Soufisme et spiritualité en contexte de postmodernité (Presses Universitaires du Mirail)

Dossier coordonné par Eric Geoffroy, l’un de nos meilleurs spécialistes du soufisme, cette tradition ésotérique et mystique de l’Islam, sa dimension « intérieure » et spirituelle, mais le dossier aborde aussi d’autres types de spiritualité puisqu’on peut y retrouver Fabrice Midal dans une contribution sur le bouddhisme en Occident. Gérard Siegwalt propose une lecture chrétienne du livre d’Eric Geoffroy « L’islam sera spirituel ou ne sera plus », et une mise au point sur le dialogue islamo-chrétien au défi des intégrismes. Pierre Lory revient également sur le livre d’Eric Geoffroy, en guise de contribution à la notion centrale pour le soufisme d’ »ijtihad », l’effort de réflexion appliqué à la connaissance par les oulémas, les docteurs de la Loi mais ici sous l’angle de l’interprétation des rêves, une science très développée en Islam

Jacques Munier

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