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Michel Leiris / Revue Gradhiva

5 min
À retrouver dans l'émission

Michel Leiris : L’Âge d’homme, précédé de L’Afrique fantôme (Bibliothèque de la Pléiade) Édition de Denis Hollier , avec Francis Marmande et Catherine Maubon / Revue Gradhiva N°20 Dossier Création fiction (Musée du Quai Branly)

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Lorsqu’est parue la première édition de L’Âge d’homme en juin 1939, dans le silence de l’imminence de la guerre, quelques lecteurs d’exception ont remarqué ce livre, un récit de soi sans fioritures à l’allure d’introspection analytique. Walter Benjamin fait part à Max Horkheimer de son intention d’en publier un compte-rendu dans sa revue, le Zeitschrift für Sozialforschung , en évoquant à propos du double thème central de Lucrèce, qui se suicide après avoir été violée, et de Judith qui séduit le général ennemi Holopherne pour le décapiter, représentées dans le diptyque de Cranach qui avait fasciné le jeune Leiris, « l’enchevêtrement de pureté et de corruption qui fait le charme foudroyant de cette imagerie populaire ». Sartre évoque plus tard dans Les Temps modernes « un écrit qui, par ses conséquences, ressemblait à un acte », et c’est Blanchot qui en rend compte après la Libération dans la revue de Georges Bataille, Critique . Leiris lui-même avait employé le mot « acte » dans une lettre à Colette Peignot de 1938 : « Si (…) j’ai fait de la littérature de confession, c’est en raison de l’« acte » que représentait cette confession mais maintenant j’ai horreur de la confession ». Tout Leiris est dans cette phrase. De L’Âge d’homme à La Règle du jeu en passant par L’Afrique fantôme , la mise en jeu de la personne même de l’écrivain est le contraire de l’autofiction littéraire, elle est une prise de risque, comme dans l’arène solitaire de la tauromachie, métaphore qui lui est consubstantielle. La préface à la deuxième édition de L’Âge d’homme , on le sait, porte le titre « De la littérature considérée comme une tauromachie ».

« Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? » écrit Georges Bataille dans l’avant-propos du Bleu du ciel , un livre contemporain de L’Âge d’homme . Comme le montre Denis Hollier, le rapport tourmenté, frustré, de Leiris à la poésie illustre cette conception presque « sacrificielle », sacerdotale et extatique de l’écriture. Évoquant dans une lettre à Jouhandeau « l’idée très haute qu’il se fait de la poésie » il ajoute : « il m’est absolument impossible de la considérer autrement que comme une révélation, un grand bain de lumière qu’on ne peut qu’attendre passivement et désirer. » Comme la lumière ne vient pas, Michel Leiris, qui ne se voit décidément pas comme un « professionnel » de la littérature, se rabat sur le rituel , il copie des textes et rédige le journal de sa vie. D’où sans doute sa rupture avec le surréalisme et son engagement dans l’aventure ethnographique de la mission Dakar-Djibouti entreprise par Marcel Griaule en pays Dogon qui donnera L’Afrique fantôme . Car il voyait à l’époque « le voyage comme une aventure poétique », à l’image de celle de Rimbaud en Abyssinie, l’homme aux semelles de vent. Un autre aspect significatif de la distance prise avec Breton et le mouvement qu’il incarne et dirige comme un pape concerne son penchant « théorique », « l’abominable intellectualité surréaliste » dit-il. C’est d’ailleurs un trait constant chez lui que cette aversion pour le débats d’idées, les controverses théoriques. Pourtant, tout en se désintéressant des « querelles stériles » de l’ethnographie engagées à tout propos par Marcel Griaule auquel il reproche de n’être pas un vrai « voyageur », il aura largement anticipé les critiques actuelles sur la position dominante de l’ethnologue qui reconstruit son observation en gommant la réalité, souvent escarpée, de la rencontre avec l’indigène, voire en recréant une ethnie, comme on l’a reproché à Griaule à propos des Dogons. Dans L’Afrique fantôme Leiris ne cesse de parler de ses difficultés, en particulier à entrer en relation avec ses enquêtés.

À propos de son goût pour la corrida, il rappelle dès la première page de L’Âge d’homme qu’il est né sous le signe du Taureau avec sa caractéristique « nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise ». Ceux qui l’ont rencontré peuvent confirmer cette raideur, qui renforçait l’élégance de l’accueil, mais que semblaient redoubler les mots roulés comme remâchés, projetés par une mâchoire métallique. Dans la notice de Miroir de la tauromachie , Francis Marmande rappelle que lors de sa soutenance de thèse son rapporteur lui fit le reproche de procéder par « explosions successives de pensée », ce qui s’applique parfaitement à ce miroir brisé de la tauromachie mais également au style heurté, irruptif comme la vraie vie, de toute son œuvre.

Jacques Munier

Ghradiva
Ghradiva

Revue Gradhiva N°20 Dossier Création fiction (Musée du Quai Branly)

http://gradhiva.revues.org/2816

La revue fondée par Michel Leiris et Jean Jamin, avec dans ce N° une étude Du film d’Henri-Georges Clouzot Le Mystère Picasso. Un N° qui lui aurait plu. M. Leiris dit dans L’Age d’homme « rien ne me paraît ressembler autant à un bordel qu’un musée », je parlerai donc plutôt de galerie pour désigner son appartement où l’on pouvait voir au, milieu de la sienne, la collection Kahnweiler, auquel il était très lié depuis sa jeunesse et dont il épousera la belle-fille. Aujourd’hui toutes ces toiles sont au musée du Centre Georges Pompidou, elles constituent la donation Louise et Michel Leiris, un concentré saisissant de l’art du siècle dernier.

Au sommaire

Daniel Fabre

Introduction : comprendre la création, entendre la fiction

Jean-Charles Depaule

La fable d’une fabrique — Ponge et son pré

Daniel Fabre

Marcel Proust en mal de mère. Une fiction du créateur

Dinah Ribard

Le menuisier et l’enfant [Résumé | Accès restreint]

Giordana Charuty

Les trois anges de Séraphine de Senlis

Michèle Coquet

Le double drame de la création selon Le Mystère Picasso (1956) d’Henri-Georges Clouzot

Alessandro Barbato

Pasolini l’Africain [Résumé | Accès restreint]

Daniel Fabre et Philippe Dagen

Savoirs et romans

Giordana Charuty

« Mes fictions sur les peintres sont des mensonges, mais il faut les croire. » À propos de l’œuvre de Pierre Michon

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