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Misère et splendeur de la traduction / Revue L’intranquille

5 min
À retrouver dans l'émission

José Ortega y Gasset : Misère et splendeur de la traduction (Les Belles Lettres) / Revue L’intranquille N°5 Les auteurs traducteurs

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Le titre est évidemment une allusion aux Splendeurs et misère des courtisanes de Balzac, et l’inversion suggère qu’il s’agit d’élever la condition ancillaire de la courtisane de sa misère vers la splendeur, d’en faire comme on dit aussi à propos de la traduction une belle infidèle . C’est d’ailleurs le sens de la progression du dialogue, qui va de l’impossibilité de traduire « les langues, imparfaites en cela que plusieurs » – selon la belle formule de Mallarmé – à la nécessité et la grandeur d’une telle tâche, de l’état de courtisane de l’esprit, se mettant au service de toute espèce de textes en se contentant de les transposer, à celui de créateur d’une langue nouvelle, donnant à entendre la langue d’origine dans la traduction. Et puis, la référence à Balzac est sans doute aussi un signe adressé au lecteur français de l’ouvrage écrit pendant l’exil parisien de l’auteur de La rébellion des masses ou des Méditations du Quichotte , alors que la guerre civile fait rage en Espagne. Le livre se présente d’ailleurs comme la transcription d’une discussion menée au Collège de France, l’un des rares lieux où le réfugié politique isolé trouva l’asile intellectuel et l’amitié dans l’esprit.

José Ortega y Gasset n’a jamais produit de traductions, même s’il en a impulsé de nombreuses dans son pays et s’il possédait plusieurs langues, outre le latin et le grec, l’italien, l’anglais, le français – en traînant les pieds, comme il dit ici – et surtout l’allemand. Mais dans ce texte il reprend la distinction classique de la théorie de la traduction entre les « sourciers » et les « ciblistes », selon l’expression de Jean-René Ladmiral, soit entre ceux qui s’emploient à transmettre au mieux la langue d’origine et ceux qui prennent le parti du lecteur dans la langue d’arrivée, voire font œuvre de création ou de re-création comme c’est le cas des poètes comme Baudelaire ou Yves Bonnefoy. Le débat est ancien. Lorsque Cicéron traduit les orateurs grecs, c’est avec l’ambition de rendre le latin capable d’une virtuosité rhétorique comparable à la leur, et D’Alembert estime qu’il faut faire parler la langue d’origine dans la traduction, faire en sorte, si l’on veut, que Dostoïevski ou Kafka parlent leur langue dans le français. Mais il faut pour cela que les accents soient perceptibles. A son époque le conseil pouvait valoir pour les traductions du français, langue parlée par les élites européennes et dont il était de bon ton d’afficher la connaissance et la pratique.

« Ce n’est que lorsque nous arrachons le lecteur à ses habitudes langagières pour l’obliger à évoluer dans celles de l’auteur qu’il y a véritablement traduction », fait dire le philosophe espagnol à son interlocuteur linguiste, personnage principal du dialogue et dans lequel on peut reconnaître Émile Benveniste, nommé professeur au Collège de France en 1937, au moment où se tient cette discussion dans les murs élevés par les humanistes, lesquels ouvrirent à la traduction une troisième voie, celle de la philologie. Mais on peut réconcilier « sourciers » et « ciblistes » en dépassant cette dialectique par la belle intuition de Walter Benjamin dans La tâche du traducteur , qui était au départ la préface à sa traduction des Tableaux parisiens de Baudelaire. Il postule en effet entre la langue source et la langue cible le vaste domaine ouvert des mille et une tactiques pour transposer les tournures dans un idiome transitoire et pré-babélien, un entre-deux qui a une terrible quoiqu’évanescente réalité pour tous ceux qui se sont essayés à la tâche, l’espace étrangement silencieux et infini de l’équivalence, de l’élasticité du sens, tiraillé entre des contextes culturels, des adhérences sémantiques, des dépôts étymologiques la métaphore, en somme, d’une sorte de langage universel mais inarticulé entre deux langues concrètes et qui est l’élément où se débat le traducteur.

Jacques Munier

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http://chronercri.wordpress.com/2013/10/31/lintranquille-n-5-les-auteurs-traducteurs/

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