LE DIRECT

Molière sous les feux de la rampe / Revue Théâtre Public

7 min
À retrouver dans l'émission

Noël Peacock : Molière sous les feux de la rampe (Hermann) / Revue Théâtre Public N° 204 Entre théâtre et cinéma

Théâtre public
Théâtre public
Peacock
Peacock

Noël Peacock : Molière sous les feux de la rampe (Hermann)

L’histoire des mises en scène du théâtre de Molière est révélatrice des choix esthétiques et des partis pris idéologiques au fil du temps, et elle se révèle un instrument extrêmement pertinent pour analyser son œuvre et sa réception. De Molière lui-même à Roger Planchon, Marcel Maréchal, Bernard Sobel ou Patrice Chéreau en passant par André Antoine, Jacques Copeau, Charles Dullin, Jean Vilar ou Antoine Vitez, et j’en oublie, tous ont marqué de leur empreinte spécifique l’interprétation de ce répertoire, et le large panorama que propose Noël Peacock en dit aussi long sur les inépuisables ressources du texte de Molière que sur la créativité des dramaturges qui l’ont revisité. Molière disait lui-même que les comédies ne sont faites que pour être jouées et derrière l’apparente lapalissade de la formule on peut aussi entendre la préférence accordée à ce type de lecture vivante par rapport à la critique ou l’étude de la théâtralité des textes eux-mêmes. Ouvrant la voie de son vivant à la diversité des interprétations dramaturgiques, Molière lui-même adapta différemment ses pièces selon que les représentations étaient destinées à la Cour ou à la ville et l’on sait qu’il faisait grand cas des réactions du public pour les remanier le cas échéant, lequel public était d’ailleurs en partie assis à même la scène.

Mais les informations nous manquent pour juger de ses propres options de dramaturge. Ses commentaires ou indications scéniques, ses préfaces ne reflètent pas forcément son avis définitif, même si on peut les recouper avec les écrits de ses contemporains, pamphlétaires ou dramaturges. On connaît aussi les différents théâtres occupés par Molière à Paris : le Petit Bourbon, le Palais-Royal, la Comédie-Française, en particulier certains décors et les costumes. Le faste des représentations devant la Cour et en présence du Roi se traduisait par des budgets en proportion : 4000 livres au Palais-Royal et 250 000 aux Tuileries. A Vaux-le-Vicomte, pour la fête somptueuse qui décida du sort funeste de son hôte, le surintendant des Finances Nicolas Fouquet, la pièce la plus jouée du vivant de Molière, Les Fâcheux , fut représentée pour la première fois et pour le plus grand plaisir du Roi dans un théâtre – je cite – « dressé dans le bois de haute futaie avec quantité de jets d’eau, plusieurs niches et autres enjolivements ». La scène, « parée de feuillages touffus était éclairée de cent flambeaux ». Louis XIV, commanditaire de la pièce comme de tant d’autres, avait lui-même suggéré à Molière le personnage du fâcheux en lui montrant un courtisan : « Voilà un grand original que tu n’a pas encore copié », aurait-il ajouté. Mais par une cruelle ironie du sort, à Vaux-le-Vicomte, c’est Fouquet qui assuma le vrai rôle du fâcheux.

Il y a eu des tentatives de reconstitution moderne des mises en scène de Molière. En 1987, Jean-Marie Villégier reproduisit la plus authentique représentation du Malade Imaginaire , avec les musiciens du groupe de William Christie en costumes d’époque. Même si elle était moins fastueuse que celle de Versailles, la mise en scène, basée sur la documentation existante et notamment sur une gravure de La Pautre, donna forme à un spectacle de quatre heures dont les intermèdes musicaux et dansés duraient presque autant que la comédie, ce qu’un public formaté pour 1h30 de divertissement a pourtant vu passer « comme un rêve », aux dires de la critique. Laquelle parla également du « Bourgeois en V.O. » ou « comme au Grand Siècle » alors que selon Noël Peacock, Villégier avait su y insuffler sa puissance imaginative. Et faire des choix de mise en scène qui, dans leur esprit de « restauration », sonnaient étrangement familier, comme le jeu frontal des acteurs qui, au lieu de s’adresser à leurs partenaires, regardaient le public et ses réactions, ou adoptaient le style de déclamation baroque en roulant les « r » et prononçant le mot « roi » à l’ancienne : « roué », ou en appuyant sur les syllabes muettes comme dans les « amoursses ».

Paradoxalement cette réalisation semble aussi éloignée que possible du style que les « gardiens du temple » au Théâtre français ont revendiqué comme l’héritage direct de Molière, le fameux « ton Comédie-Française » qui a lui-même évolué dans le temps et ressemble davantage à une pétition de principe qu’à un programme articulé. Il est vrai que l’auteur du Tartuffe reste le plus joué dans la Maison qui a longtemps porté son nom : 33 400 représentations contre 9408 pour le deuxième de la liste, le nonobstant illustre Jean Racine. Mais Noël Peacock montre qu’il s’agit davantage d’une réaction de défense face aux innovations scéniques du XXe siècle et qu’au XIXe les comédiens du Français avaient su rompre avec les interprétations qui s’imposaient aux XVIIe et XVIIIe siècles. A la Révolution, on remanie les textes pour éliminer tout ce qui rappelait l’Ancien Régime. Par exemple, dans Le Misanthrope : « Et je crois qu’à la Cour de même qu’à la ville » devient « Et je crois qu’au dehors de même qu’à la ville », ou « un ami chaud et de ma qualité » se change en « ami chaud et de ma rareté », ou encore « Si le roi m’avait donné Paris » s’efface au profit de « Si l’on voulait me donner l’Etat ».

Au XIXe, mêmes licences à l’égard du texte, pourtant devenu le dépôt sacré de l’autorité nouvelle de l’auteur… Parallèlement au « règne des tapissiers » qui signent des mises en scène « genuine », on n’hésitait pas à mettre le vocabulaire au goût du jour. Dans Les Précieuses ridicules , par exemple, « aller au Louvre au petit coucher » devient « aller prendre des glaces au Palais-Royal », sans compter les coupures et les dénouements tronqués. Bien avant Barthes et Foucault, remarque Noël Peacock, l’œuvre dépasse et même souvent éclipse l’auteur.

Puis il y aura les naturalistes et les antiréalistes, André Antoine et Guitry père, le théâtre populaire et les marxistes, la scène psychocritique et les perspectives féministes ou postcoloniales… mais le mot de la fin revient à Charles Dullin à propos de son rôle dans L’Avare , et sur le tard, lui qui s’inspirait de l’interprétation de Copeau, Harpagon « à la fois bouffon et tragique » : « C'en est fait, je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré! Lorsque je m'étendais par terre en disant ça, je n'avais plus besoin de jouer la comédie et je ne savais même pas si j'allais pouvoir me relever ».

Jacques Munier

Le Nouveau Moliériste : rédacteur en chef Noël Peacock

Revue annuelle publiée par les universités de Glasgow et d'Ulster (Department of French)

Revue Théâtre Public N° 204 Entre théâtre et cinéma

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......