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Noël Inuit / Revue Schnock

7 min
À retrouver dans l'émission

Guy Bordin : On dansait seulement la nuit… Fêtes chez les Inuit du nord de la Terre de Baffin (Société d’ethnologie) / Revue Schnock N°5 : 30 ans, toujours une ordure ! Le Père Noël (La Tengo Editions)

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Guy Bordin : On dansait seulement la nuit… Fêtes chez les Inuit du nord de la Terre de Baffin (Société d’ethnologie)

Dans la langue des Inuit, la fête de Noël s’appelle « le temps des réjouissances » et il est vrai qu’au cœur de la nuit polaire, il peut durer, ce temps. Au moins une bonne dizaine de jours, comme avant la christianisation, car les Inuit ont su acculturer cette fête religieuse en l’espace d’un siècle pour lui ajouter les fastes des grandes fêtes nocturnes d’autrefois. Comme le montre Guy Bordin, les Inuit adorent la fête et la nuit. Et lorsqu’il fait nuit 24h sur 24, la fête a tendance à se prolonger au détriment du sommeil, qu’on ne tient d’ailleurs pas en grande estime. Pour ceux qui sont astreints à des horaires – fonctionnaires, commerçants, écoliers ou autres – l’absentéisme et les pannes de réveil sont fréquents. Même la célébration de l’Epiphanie a du être reportée en 2003 dans le village étudié par l’ethnologue, parce que les deux garçons qui devaient jouer avec le prêtre l’arrivée des Rois mages ne s’étaient pas réveillés à temps.

La fête de Noël permet d’ailleurs d’observer deux phénomènes qui ont eu un profond impact sur la société inuit: la christianisation et dans un deuxième temps la sédentarisation. Sous la pression de l’évangélisation, les traditionnelles fêtes d’hiver sont progressivement remplacées par les célébrations de Noël dès la fin du XIXe siècle. L’auteur décrit ces fêtes d’hiver comme un débordement « de joie sensuelle, dans un enivrement frénétique de musique, de chants et de danses ». Il évoque en particulier un jeu rituel, le Tivajuut, au cours duquel deux chamanes, l’un travesti en femme et l’autre doté d’un pénis surdimensionné jouent le rôle d’entremetteurs comiques entre les hommes et les femmes pour une joyeuse séance d’échangisme, chacun leur soufflant le nom du partenaire avec lequel il souhaite passer la nuit. Autant dire que ce type de réjouissances fut très vite prohibé par les missionnaires et dans les premiers temps la fête de Noël se résuma à une courte célébration où des Inuit assistaient plus ou moins passivement à un office religieux suivi d’un banquet et de quelques danses, d’ailleurs empruntées au répertoire écossais des baleiniers, gigues et entrechats, danses carrées et autres bourrées qu’ils affectionnent tout particulièrement.

Petit à petit les Inuit se sont approprié cette fête, construisant des églises de neige à côté de la chapelle de la mission qui ne pouvait plus contenir son monde, étendant la durée des festivités. Par parenthèse, comme nous aurons Noël au balcon cette année, il fait -25° en ce moment, réchauffement oblige, en Alaska et l’on parvient dans ces vastes igloos à obtenir une température où l’eau ne gèle pas à quelque distance du sol, même par -40. Ceux qui, malgré la chritianisation, continuaient en douce les fêtes d’hiver dans les campements, passant de l’un à l’autre selon la tradition, sont devenus de moins en moins nombreux à mesure que les communautés se sédentarisaient. Avec la scolarisation des enfants, les Inuit ont découvert la pause des vacances, qui a favorisé le retour à ces périodes durables et carnavalesques de liesse collective. Plus besoin de se déplacer pour faire la fête avec les autres et de nouveaux épisodes transgressifs sont venus remplacer l’échange des femmes, comme cette course les fesses serrées sur une pièce de monnaie qui ne doit pas tomber. On peut aussi enfiler un maximum de perles dans un minimum de temps, jouer à la ficelle ou danser jusqu’au bout de la nuit, laquelle ne s’achève jamais. Guy Bordin cite le témoignage d’une femme inuit : « Maintenant, il n’y a pratiquement plus d’espace pour bouger dans la salle des fêtes pendant les périodes de danse. Ça devient particulièrement terrible au moment de Noël. C’est comme si toute la communauté dansait ! Pendant quelques semaines, dans la période de Noël, la salle communale reste ouverte en permanence, et on danse presque 24 heures par jour. »

Tout est dans le « presque », évidemment, où vient se loger la vie que nous appellerions « diurne », ou encore les rares moments de sommeil. L’auteur montre comment s’accommodent les chasseurs et pécheurs de ces périodes de transe nocturne, dévolues aux occupations de maintenance du matériel. A ces latitudes, la nuit a la particularité de pouvoir être obscure ou lumineuse, suivant les moments de l’année. De mai jusqu’à la mi-août, le jour est permanent et l’activité à son sommet. Mais paradoxalement, la longue célébration des fêtes de Noël et du Nouvel An entraîne, en termes de rythme veille/sommeil, un comportement comparable à celui des mois de lumière continue, au cours desquelles la vie sociale et communautaire connaît également un climax. L’horloge biologique en prend un coup et les Inuit considèrent les périodes de transition entre ces deux périodes comme favorables à un retour au rythme normal. « Quand les jours rallongent, notre sommeil devient beaucoup plus régulier ». On parle aussi de « mettre de l’ordre dans son sommeil ». Il reste que la nuit est le moment privilégié pour faire la fête et que le sommeil n’est pas vraiment valorisé. « Dormir trop ça raccourcit la vie », dit un proverbe inuit et le sommeil est la porte d’entrée dans le pays des rêves, d’où l’on n’est jamais sûr de revenir indemne, voire de revenir tout court. Surtout si l’on fait la rencontre d’un conjoint virtuel que l’on aime à retrouver. Une expérience qui peut à la longue devenir néfaste, le rêveur étant tout à son rêve érotique, n’attendant plus que le moment de regagner sa couche pour vivre son aventure et, pour tout dire, ne pensant plus qu’à ça, se repliant sur lui-même et négligeant sa vie sociale. On dit alors qu’il faut en parler pour s’en délivrer, car les amants virtuels disparaissent sous l’effet de la honte.

Jacques Munier

A lire également: Michèle Therrien, Les Inuit, Les Belles Lettres

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Revue Schnock N°5 : 30 ans, toujours une ordure ! Le Père Noël (La Tengo Editions)

L’autoproclamée revue des vieux de 27 à 87 ans revient à point nommé sur le film de Jean-Marie Poiré d’après la pièce éponyme de la troupe du Splendid.

Avec les fiches techniques de tous les comédiens, d’Anémone à Thierry Lhermitte en passant par Josiane Balasko, Christian Clavier, Gérard Jugnot ou Martin Lamotte.

Un grand entretien avec le réalisateur Jean-Marie Poiré

Et un petit florilège des critiques de l’époque

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