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Nous n’avons qu’une seule terre / Revue Terrain

6 min
À retrouver dans l'émission

Paul Shepard : Nous n’avons qu’une seule terre (José Corti) / Revue Terrain N°60 Dossier L’imaginaire écologique

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Rappeler, comme le fait Paul Shepard, que nous n’avons qu’une seule terre, c’est aussi se souvenir que nous la partageons avec d’autres vivants non humains et c’est une invitation à modifier notre comportement à la fois par respect pour la vie animale et dans notre intérêt bien compris. Une planète devenue inhabitable pour les animaux sauvages, et nous savons que nous en prenons le chemin, serait également invivable pour nous car les dégâts irréversibles causant la disparition des espèces vivantes rendraient notre environnement inhumain et mortel. Mais le philosophe de l’écologie va plus loin. Il montre qu’en nous coupant de nos origines animales, de ce qui fut pendant les deux millions et demi d’années du Pléistocène jusqu’à la fin du Paléolithique, notre coexistence avec le monde des bêtes, nous dénaturons notre propre complexion d’êtres humains, et en dégradant notre environnement nous la mutilons et déformons notre ontogenèse.

Notre ADN est d’ailleurs là pour nous le rappeler, que nous partageons à 99% avec le chimpanzé et à 80% avec le cheval, et par notre génome nous appartenons toujours à ces époques reculées d’avant l’agriculture, celle où à travers la chasse et la cueillette, notre rapport à la nature était intense et solidaire. Pour Paul Shepard, c’est notamment au contact des animaux sauvages que s’est formée notre intelligence supérieure. Il rappelle que sur l’échelle de l’évolution, si les grands mammifères sont les mieux dotés, c’est parce que leur activité principale a développé des compétences complexes, qu’ils soient herbivores ou carnassiers, proies potentielles ou prédateurs, car les dynamiques de la fuite comme de la poursuite sont de « grands sculpteurs de cerveau ». Or l’homme est omnivore et tout à la fois prédateur et proie possible. L’acquisition de cette double compétence l’aurait naturellement placé au sommet en matière cérébrale. Et on peut imaginer tout ce que cet apprentissage a dû à l’observation attentive des animaux, ainsi qu’à la découverte, à travers la chasse et la consommation, des ressemblances troublantes entre ces vivants, humains et non humains. En ouvrant le corps des animaux pour les manger, les analogies physiologiques ont dû sauter aux yeux. Et à force de les traquer, de les tuer et de les avaler, les hommes ont également fait progresser leur connaissance, mais aussi développé le respect à leur égard, voire leur appropriation, leur identification symbolique à ces créatures, ce dont témoignent les mythes peuplés d’animaux, mais aussi, plus proches de nous les contes et les fables dont les enfants se réjouissent et qui conservent la mémoire ancienne de ces relations fortes. C’est d’ailleurs dans cette sensibilité des enfants à la vie animale que Paul Shepard place tous ses espoirs. Pour inciter l’humanité à « rentrer chez soi », à habiter de nouveau ce monde en occupants responsables, il préconise d’enseigner l’animalité aux enfants dans les écoles.

Dans le développement de l’intelligence, un milieu naturel semble avoir joué un rôle déterminant, c’est celui des prairies. Contrairement au bois et aux feuilles d’arbres, essentiellement composés de cellulose et de lignine indigestes pour la plupart des animaux, les plantes des prairies sont riches en pectine et en protéines et, comme dit l’auteur « les choses intelligentes existent grâce à cette maison prairiale que tous fécondent, ventilent, dispersent, fertilisent et broutent », animaux et végétaux ici confondus dans le chant polyphonique de la terre. Les graines en particulier, à cause de l’énergie qu’elles peuvent stocker, ont favorisé le développement des grands animaux dotés de gros cerveaux. Paul Shepard déduit de l’augmentation de leur taille, attestée par les empreintes fossiles de crâne, que sur ces prairies, ces toundras, ces steppes ou ces savanes du monde des moments prépondérants de la grande partition de l’évolution ont dû se jouer, en particulier le jeu vital de la traque et de la ruse dans la chasse pour dépasser le hasard de la rencontre entre le prédateur et sa proie. Humer l’air et suivre à la trace, repérer et identifier les espèces et leur comportement de camouflage ou de fuite, leurs tactiques et leurs ruses pour s’échapper, tout cela a entraîné des adaptations réciproques, des progrès cognitifs et comportementaux, voire sociaux quand la chasse était collective, et à cause de ces progrès enregistrés et transmis – je cite « les vieux devinrent les chefs et les jeunes leurs élèves ».

Lorsqu’il évoque cet univers des prairies, comme en d’autres moments de ce livre stimulant pour l’intelligence, Paul Shepard devient lyrique. « L’esprit s’est propagé dans les prairies comme les étincelles, dit-il, à partir de la friction entre deux groupes de mammifères écologiquement synchronisés, les carnivores à griffes et les herbivores à sabots. Le prédateur et la proie sont les voix d’un dialogue que la prairie entretient avec elle-même. » Il insiste en particulier sur le type d’intelligence favorisé par l’interaction entre « des attrapeurs plus malins et des fugueurs plus vifs », à savoir la tournure d’esprit qui permet à la conscience d’anticiper ce qui va suivre, l’attention , qui peut aller d’une appréhension passive, flottante correspondant à l’investigation, à une « fixation active d’une extrême concentration ». Et il se demande quelle est notre place, à nous humains, dans ce « dialogue des prairies ».

Ayant intégré les deux pôles, celui du prédateur et de la proie potentielle, les hommes possèdent « la capacité de l’esprit carnassier, toujours sur le qui-vive, de concentrer la force psychique sur un monde sans proie » mais aussi celle de « ressentir, d’éprouver les forêts et les champs en conservant un sens inné de la détection ». C’est cette psychologie de l’omnivore que l’auteur propose de cultiver pour réhabiliter la relation de l’intellect à la nature.

Jacques Munier

Revue Terrain N°60 Dossier L’imaginaire écologique

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