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Nous sommes tous des cannibales / Revue 7h09 carnet d'ailleurs

6 min
À retrouver dans l'émission

Claude Lévi-Strauss : Nous sommes tous des cannibales (Seuil) / Revue 7h09 carnet d'ailleurs (Éditions Bolus)

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La formule condense, dans sa visée provocatrice, ce qu’on pourrait appeler la sagesse de l’ethnologue, instruite de l’infinie diversité des comportements sociaux et des sociétés humaines, animée par la conviction que cette diversité est éclairante en retour, par comparaison, analogie ou « examen contradictoire ». Cette sagesse n’est pas pour autant relativiste, elle tend à former une grammaire de l’humain et elle ouvre à l’esprit des perspectives renouvelées, élargies, comme on va le voir dans les courts essais rassemblés ici, une série de 16 articles inédits, dont l’un donne son titre au volume, et qui avaient été publiés dans La Repubblica entre 1989 et 2000, pour répondre à une demande du quotidien italien. Il s’agissait de pratiquer le « regard éloigné » de l’anthropologue pour éclairer l’actualité, selon le principe ainsi énoncé dans ces pages par Lévi-Strauss : « Le lointain éclaire le proche, mais le proche peut aussi éclairer le lointain ». Montaigne, dont l’auteur fait ici le précurseur de cette tournure d’esprit, avait fait graver sur les poutres de sa bibliothèque, entre autres citations, celle du poète latin d’origine berbère Térence : « Homme je suis, rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

C’est à partir de l’analogie constatée entre deux maladies neurodégénératives, le kuru – le mot signifie « trembler » – qui affectait les populations de la Nouvelle-Guinée, et la maladie de Creutzfeldt-Jakob, que Lévi-Strauss s’emploie à déconstruire la catégorie ethnocentrique du cannibalisme, qui « n’existe qu’aux yeux des sociétés qui le proscrivent » et a servi de repoussoir commode pour qualifier la barbarie. Après des recherches peu concluantes sur la nature génétique du kuru , l’affection touchant les femmes et les jeunes enfants beaucoup plus souvent que les hommes adultes, on pensa à un virus lent, comme pour la tremblante du mouton ou la maladie de la vache folle. Des ethnologues s’avisèrent alors qu’avant de passer sous contrôle de l’administration australienne, les groupes concernés pratiquaient l’anthropophagie endogène, accommodant les cadavres de certains parents proches en témoignage d’affection et de respect. Les femmes, en particulier s’occupaient de la cuisine macabre et l’on supposa qu’elles se contaminaient en manipulant des cervelles infectées et que par contact elles transmettaient le virus à leurs enfants. L’hypothèse fut confirmée par le fait que depuis la disparition de ces pratiques cannibales suite à l’arrivée des Blancs la maladie déclina pour presque disparaître aujourd’hui. Or c’est d’une contamination comparable que proviennent les cas de maladie de Creutzfeldt-Jakob, survenus à la suite d’injection à de jeunes enfants de l’hormone de croissance extraite de cerveaux humains probablement mal stérilisés, ou de greffes de membranes de même provenance pour combattre la stérilité féminine. Ici l’analogie est frappante et l’anthropologue nous invite à élargir notre focale, pour « percevoir dans toute leur extension les faits de cannibalisme ». S’il peut être alimentaire, politique – c’est-à-dire par vengeance – magique ou rituel, il peut également être thérapeutique, comme l’attestent de nombreuses prescriptions de la médecine antique. Au nom de quoi traçons-nous la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable ? Comme le rappelle l’anthropologue, « toute chair, quelle qu’en soit la provenance, est une nourriture cannibale pour le bouddhisme ».

C’est la même leçon de sagesse que nous donnent les vaches folles. D’une manière générale, les peuples traditionnels ont humanisé leurs relations avec les animaux et il nous reste des traces de cette conscience d’une solidarité du vivant, dans l’attrait que nous éprouvons, enfants, pour les vivants non-humains. La crise de la vache folle a révélé que l’élevage industriel de ces animaux les avait transformés en cannibales, leur faisant consommer des farines d’origine bovine dont les stocks considérables seront sans doute écoulés aujourd’hui dans la pisciculture, comme en a décidé la Commission européenne. Claude Lévi-Strauss s’interroge sur la pertinence d’un système alimentaire qui repose à ce point sur la production à grande échelle de viande sur pattes, sachant qu’aux Etats-Unis, par exemple, les deux tiers des céréales produites servent à nourrir le bétail et que cette production est en train de faire une dangereuse concurrence à l’homme. « Un jour viendra, prévoit-il, où l’idée que pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines inspirera la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIème ou du XVIIème siècle les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains. »

Sur sa lancée, Lévi-Strauss met en cause le modèle d’agriculture développé depuis le néolithique, ou plutôt la propension que nous avons à ramener « tous les types de développement social à un modèle unique », plaidant pour qu’on respecte ceux qui ne souhaitent pas s’y conformer, et qui sont de plus en plus en rares. Il critique notre « religion du progrès » qui nous fait oublier que, si elle produit plus de nourriture et permet la croissance de la population, elle a aussi dégradé notre régime alimentaire, limité à quelques produits riches en calories mais pauvres en principes nutritifs. Des mille plantes environ que nous consommions, l’agriculture n’en a finalement retenu qu’une vingtaine. « On a calculé – ajoute-t-il – que chez les peuples vivant principalement de la chasse et de la collecte des produits sauvages, un homme subvenait aux besoins de quatre ou cinq personnes, soit une productivité supérieure à celle de maints paysans européens à la veille de la Deuxième Guerre mondiale ».

Ce type de recadrage et de mise en perspective peut s’appliquer à des faits plus surprenants. Ainsi à propos des reproches adressés à la famille royale lors des obsèques de Lady Diana par son frère le comte Spencer, Lévi-Strauss voit renaître la figure et le rôle de l’oncle maternel, celui que les ethnologues appellent le « donneur de femmes », qui conserve sur sa sœur ou sa fille un droit de regard, et peut intervenir contre la lignée paternelle en vertu du lien spécial qui l’unit à ses neveux. Résurgence inattendue d’un système de parenté oublié…

Jacques Munier

Revue 7h09 carnet d'ailleurs / Éditions Bolus

Rédac’chef Delphine Minotti

Mise en page et design très soigné, 104 pages, papier 130g satiné & mat Reliure cousue

« Une invitation au voyage et à la découverte culturelle. 7H09 fait le tour d'une ville à travers la littérature et le cinéma, l'Histoire, la gastronomie, l'artisanat ou encore la musique. »

« Le premier numéro de 7h09 carnet d'ailleurs est entièrement consacré à la ville de Barcelone.

Nous vous proposons d'aller à la rencontre de la capitale catalane et de ses habitants, loin des stéréotypes et des itinéraires touristiques.

Découvrez la culture catalane, nos coups de cœur barcelonais et les personnalités qui font la ville. Venez humer, en notre compagnie, la Barcelone autèntic d'Ana, Victor, Elisenda, Xavi et bien d'autres ! »

Présentation de l’éditeur

Avec un entretien avec Pepe Carvalho, le fameux personnage de l’écrivain Manuel Vazquez Montalban

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