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Paris 1926 / Revue Revers

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Ludwig Hohl : Paris 1926 La société de minuit (Attila) / Revue Revers N° 1

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Ludwig Hohl : Paris 1926 La société de minuit (Attila)

C’est un nouveau chapitre de l’interminable roman de Paris, la ville dans le miroir des écrivains. Mais on est très loin de la capitale que traverse Hemingway à la même époque dans Paris est une fête . Enchaînement de dérives psychogéographiques avant la lettre mais avec tous ses ingrédients – marcher, boire, se perdre – journal des déambulations nocturnes d’un petit groupe de « bohèmes » fauchés, Paris 1926 est un livre posthume que Ludwig Hohl destinait à lui fournir la matière d’un roman qu’il n’a jamais écrit et qui devait s’intituler Société de minuit . Du coup le livre est resté ce document brut de décoffrage, qui retient les moments insolites, frénétiques ou burlesques, nichés dans le quotidien. Car même si ces longues dérives à travers la ville, qui pouvaient atteindre jusqu’à 31 km du café de la Rotonde à la place Pigalle et retour en passant par les Halles, comme au long de cette nuit du 22 janvier, c’est un Paris populaire et commun qui est brossé, à gros aplats ou par petites touches et rehauts. Avec ses rencontres sordides et ses petits miracles, comme cette impressionnante aube estivale qui se lève au 31 mars à la façon d’une musique de Bach sur le boulevard Saint Michel et qui semble « triomphalement compenser tous les fléaux, du passé et de l’avenir », lâchant la bonde à « une joie sans raison mais sans limite ». Etrangement, à La Rotonde , le café de Montparnasse cité plus de 80 fois d’après le précieux index des rues et des lieux de Paris fréquentés qui figure dans le livre, à La Roton de, qui constitue la base arrière de cette petite société d’artistes, on ignore superbement Picasso, Giacometti, Cendrars ou les surréalistes dont c’était pourtant le QG à l’époque, et l’on porte de préférence le regard vers les grisettes, gandins et poivrots agités.

En 1926, Ludwig Hohl a 22 ans et son œuvre singulière et avare devant lui. Chemin de nuit , traduit par Philippe Jaccottet, est écrit entre 1931 et 1938, Nuances et détails , brèves chroniques méditatives, portraits, paraboles ou évocations oniriques seront publiées en 1939, Die Notizen , Notes , considérées comme son chef d’œuvre, en 1944 et Ascension , une méditation à flanc de montagne, récit d’une dernière course, en 1975 après de longues années de gestation et sans doute de pérégrinations, l’homme étant fervent d’alpinisme. Avec quelques autres livres, l’ensemble sera salué et célébré par des auteurs comme Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt ou Peter Handke. Paris 1926 s’inscrit dans la lignée du Journal d’adolescence , « le style est aussi étonnant » nous apprend le traducteur Yann Bernal, et la syntaxe particulièrement enchevêtrée, avec de puissantes métaphores et images, comme on peut en juger. Alder, l’un des compagnons de dérive, exalté volatile nocturne et – je cite – « croisement de porc, de tomate et de machine » une vieille aperçue avant l’aube aux Halles dans une crèmerie de la rue Rambuteau, « très âgée mais pas encore morte », « beaucoup de passion vénéneuse tremblait encore sur son visage », et deux bonnes qui mangeaient accroupies à proximité « avec le regard effarouché des réprouvés que leur vienne un sourire et la laideur s’y mêlait, dans un mouvement ressemblant à celui avec lequel elles engloutissaient leurs bouchées. »

« L’image des Halles – je cite encore Ludwig Hohl – dans les heures encore obscures du petit matin est et reste puissante, peut-être le tableau le plus puissant que l’on puisse appréhender dans tout Paris. C’est sombre en haut, et les lanternes violettes rayonnent à mi-hauteur d’une lumière mystérieuse sur la violente et ténébreuse agitation en dessous. Un fourmillement, les lourds chariots sans leur bruit habituel et un brouhaha d’appels mais le plus fort reste étonnamment le profond silence. Les Halles, au point culminant de leur activité, sont calmes, pas bruyantes. Ça ne craque pas, ça ne braille pas, l’infinie obscurité de velours engloutit toute aspérité ne reste que le lent mouvement des formes gigantesques, offrant les mille facettes d’un grouillement de fourmis simple et tranquille… Même le rire silencieux est ici chez lui, les hommes et les femmes herculéens travaillant chacun pour soi se lancent de rapides plaisanteries quand ils se rentrent dedans. Là-haut le ciel est sombre, mais pas d’un noir opaque, ce n’est pas un plafond… Le plateau des Halles est à lui seul le monde entier, brun et héroïque. Le plus important dans la bière, c’est l’éclairage. » Fin de citation

Les boufs , « les maisons avec un numéro rouge » se retrouvent sur presque toutes les trajectoires, l’occasion de scènes de genre avec les filles autour d’un verre de liqueur. Tout comme les restaurants à frites ou les cabarets borgnes qui s’invitent au passage. Une cave de Saint-Michel à l’entrée insoupçonnable emmanchée d’un long escalier en pierres grises offre « la moitié d’un troquet pour les plus basses des classes inférieures, peut-être aussi pour les créatures de l’ombre ». Le spectacle d’une putain et deux individus mâles « consista finalement en chansons, qui n’étaient pas drôles mais sentimentales et mélancoliques ». Le Paradis bleu , place Pigalle arrête la petite troupe « dans une chaleur étouffante, entourés de beaucoup de clinquant, de toilettes apprêtées, de poupées et d’un couinement sourd qui devait tenir lieu de musique, devant un petit verre de bière qui devait nous coûter 3 francs. »

Mais tout revient au continent Montparnasse, point de chute et point de départ de ces pérégrinations nocturnes. Au soir des expéditions comme au petit matin des retours improbables, brasseries, gîtes et ateliers s’y retrouvent. Sauf si un train de banlieue manqué, un match de boxe qui se prolonge, un événement, une bagarre ou une rencontre ont reconduit l’errance au-delà du jour.

Jacques Munier

Revue Revers N° 1

Une conception graphique originale et une ligne éditoriale prometteuse : rendre le thème abordé « sensible » et lui donner une figure nouvelle, en quelque sorte prendre la question à revers, c’est peut-être le sens du titre. La revue se présente en deux carnets : le carnet thématique et dans cette première livraison : la déroute des parallèles, un éloge du croisement, et le carnet rubriques, avec notamment un reportage de Pamela Duboc sur l’expédition dans le lac Vostock, véritable légende l’antarctique enfouie à plus de 3000 mètres de profondeur, dont les eaux sont d’une pureté cristallines depuis près de vingt millions d’années

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