LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Paris bobo / Revue Politix

5 min
À retrouver dans l'émission

Sophie Corbillé : Paris bourgeoise, Paris bohème. La ruée vers l’Est (PUF) / Revue Politix N°101 Dossier Propriété et classes populaires

bobo
bobo

Le sous-titre fait clairement allusion à l’imaginaire américain de la frontière, comme dans les articles de presse qui se sont emparés du sujet au tournant du siècle et ont multiplié les expressions comme « Far East », « nouvel eldorado » ou « pionniers de l’Est » pour désigner le phénomène : la « gentrification » des quartiers populaires de l’Est parisien par ceux qu’on désigne comme les « bobos », un terme d’ailleurs inventé par un journaliste américain, David Brooks, qui a consacré un essai de « sociologie comique » à cette nouvelle élite. Plus sobre, le Petit Robert les définit ainsi : « membre d’une catégorie sociale aisée, jeune et cultivée, qui recherche des valeurs authentiques, la créativité ». Sophie Corbillé a pris ses quartiers rue Oberkampf pour faire l’ethnographie de cette nouvelle tribu et comprendre comment les « bobos » se représentent l’espace urbain qu’ils ont investi, comment ils l’habitent et le transforment.

Le phénomène n’est en fait ni vraiment nouveau, ni propre à Paris. C’est au début des années soixante que la géographe britannique Ruth Glass a forgé le terme « gentrification » pour décrire les transformations économiques, sociales et foncières d’un quartier populaire et central de Londres, Islington. La « gentry » était une élite rurale, une classe intermédiaire entre l’aristocratie terrienne et les fermiers. Par analogie, l’expression « urban gentry » désignait cette classe moyenne qui s’est mise à préférer le centre-ville à la torpeur des banlieues. On peut observer le même processus à Harlem, à New York, dans le quartier Saint-Georges à Lyon ou à Kreuzberg, dans Berlin. Il est évidemment lié à l’opportunité financière que représentent ces quartiers populaires desindustrialisés où l’offre immobilière est moins chère. Et il se traduit en général par le départ des anciens occupants, l’afflux des marchands de biens alléchés par l’effet de mode et la corrélative hausse des prix. Ce qui fait dire au géographe Neil Smith que « la gentrification est l’une des formes contemporaines de la luttes des classes ». La bourgeoisie, disait Roland Barthes, est « la classe sociale qui ne veut pas être nommée ». On dira donc « bobo ».

Mais il n’y a pas que ça. Les bobos se plaisent dans des lieux que les agents immobiliers aiment qualifier d’« atypiques » : lofts dans d’anciens ateliers, logements sous les combles, chambres de bonne réunies, petites maisons au fond d’une impasse. C’est leur côté « bohème », ceux qui les ont précédé là étant souvent des artistes regroupés dans des squats. L’un d’entre eux, engagé dans l’Association des ateliers de Belleville qui tente de défendre leur implantation dans le quartier, conscient de cette situation paradoxale, confie à l’ethnologue : « on a obtenu de petites victoires mais ça s’est retourné contre nous… Quand on fait des expos, on a parfois plus de gens intéressés pour acheter le local que pour regarder les œuvres. »

Le bobo aime retaper pour façonner les lieux à son image, conjuguant la quête d’intimité et l’idéal d’authenticité, il aime chiner, avec une prédilection marquée pour le design industriel et celui des années 70. Il s’entend à taper l’amitié avec le commerçant ou le barman du coin, c’est même d’après Sophie Corbillé son mode principal d’investissement du quartier, avec une préférence affichée pour l’exotisme et le multiculturalisme là où restent des spécimens, souvent nombreux, des classes populaires indigènes. Paris est une ville cosmopolite, 15% de ses habitants sont des étrangers, beaucoup plus qu’à Marseille où ils ne sont que moins de 8%, et ils se concentrent évidemment dans ces arrondissements de l’est de la capitale. D’après le recensement de 1999, les Asiatiques se taillent la part du lion. Et on touche là une des limites de cet altruisme mondialiste. « Le problème avec l’épicier chinois – explique une jeune habitante de la rue Sainte-Marthe, près du Boulevard de la Villette – c’est qu’il ne te reconnaît jamais. Et il ne te dit jamais rien. Alors qu’avec l’Algérien, on discute de tout ensemble. »

Ils ont modifié les lieux, c’est visible, ces bistrots à « gueule d’atmosphère », les Zingot et autre Soupière, certains sortis tout droit de la Belle Epoque, ou bien à l’opposé les commerces et restaurants « ethniques »

Ce sont en effet les meilleurs marqueurs du changement de ces quartiers où coexistent encore classes populaires vieillissantes, immigrés et jeunes bourgeois bohèmes. C’est leur contribution à la mémoire et à l’esprit des lieux, mémoire des luttes politiques, des traditions militantes, de la convivialité ouvrière. Contrairement aux bourgeois pur sucre – leurs parents – ces jeunes sortent de leur intérieur, investissent l’espace public, ils aiment à descendre dans la rue en formant des groupes compacts sur le seuil des cafés pour griller des cigarettes roulées. On ne va pas leur jeter la pierre, nous sommes derrière…

Jacques Munier

Revue Politix N°101 Dossier Propriété et classes populaires

« La propriété populaire d’occupation constitue un mot d’ordre politique mobilisé dans des contextes nationaux et historiques variés. Si les classes populaires ont très souvent été associées au logement social, ce dossier porte le regard sur la fabrique des politiques de promotion de l’accession populaire et sur leurs effets en termes de stratification sociale. Parce que les logiques socio-politiques et institutionnelles de production de l’accession populaire comme les trajectoires sociales des accédants, participent à la redéfinition des hiérarchies sociales, ce dossier souhaite ainsi contribuer à la réflexion sur le renouvellement des rapports sociaux de classe. »

Violaine Girard

http://www.cairn.info/revue-politix-2013-1.htm

L'équipe
Production
Avec la collaboration de
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......