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Paris capitale de la modernité / Revue RUKH

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David Harvey : Paris capitale de la modernité (Les Prairies ordinaires) / Une nouvelle revue : RUKH , L’esprit du nouveau monde arabe, revue de société et de culture

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David Harvey : Paris capitale de la modernité (Les Prairies ordinaires)

David Harvey est l’un des plus éminents représentants du courant de la géographie anglo-saxonne désigné comme Radical Geography , qu’on a traduit suivant les cas par géographie critique, géographie sociale ou encore géographie radicale. D’inspiration marxiste et critique, se référant en matière de géographie urbaine à Henri Lefebvre ou à Walter Benjamin par exemple, ce courant apporte au programme naturellement transdisciplinaire de la géographie un développement particulièrement éclairant, en intégrant l’approche économique et sociale, mais aussi historique et culturelle, explorant notamment le domaine des représentations, pour aboutir à une vision globale des leviers et des acteurs de la production de l’espace, en particulier de l’espace urbain. Paris capitale de la modernité est une parfaite illustration de cet art de « croiser les perspectives » sociales et spatiales pour reconstruire – je cite – « la façon dont fonctionnait Paris sous le Second Empire et la manière dont, à cette époque et dans ce lieu particuliers, le capital et la modernité se sont agencés, et comment les relations sociales et les imaginations politiques furent animées par une telle rencontre ».

Ici, au moins deux éléments fondamentaux se conjuguent pour faire de Paris, selon la formule de Walter Benjamin, la « capitale du XIXème siècle ». La crise économique de 1848, due à la suraccumulation du capital et au surplus de la force de travail, et la révolution sociale sur laquelle elle a débouché, menée par les ouvriers au chômage et animée par les penseurs utopistes. Impitoyable envers les révolutionnaires, la bourgeoisie républicaine s’avère incapable de résoudre la crise et elle porte au pouvoir Louis Napoléon, qui réprime les mouvements politiques de gauche mais parvient à apporter un remède au problème du surplus de capital en lançant un vaste programme d’investissements et de grands travaux dans les infrastructures, les voies ferrées, les ports, en France et à l’étranger, comme le canal de Suez, par exemple. L’aspect le plus visible, le plus emblématique de cette politique sera évidemment la reconfiguration de Paris avec les grands projets d’Haussmann, qui remplace le plan médiéval par les grands boulevards et déplace la population ouvrière du centre de Paris, ce qui ne sera pas sans conséquences sur l’autre convulsion populaire du siècle, celle des « dépossédés parisiens cherchant à reprendre la ville perdue » au temps de la Commune.

Mais David Harvey insiste sur la date charnière de 1848, véritable moment de bascule dans la modernité et illustration de sa notion de « destruction créatrice ». Il rappelle les conditions de l’explosion sociale, le contexte de chômage et de misère et l’élément déclencheur de la répression sanglante d’une manifestation le 23 février, et puis les barricades, le sac du palais des Tuileries, les gamins des rues qui s’assoient tour à tour sur le trône de France, comme Daumier les a croqués. Il cite les témoins de la révolte : Balzac, Baudelaire, qui évoque « le plaisir naturel de la démolition » et « le goût légitime de la destruction » ou encore Flaubert, qui livre dans L’Education sentimentale une savoureuse description de l’ambiance parisienne sous le gouvernement provisoire de la Deuxième République. « Comme les affaires étaient suspendues, l’inquiétude et la badauderie poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes atténuait la différence des rangs sociaux. La haine se cachait, les espérances s’étalaient, la foule était pleine de douceur. L’orgueil d’un droit conquis éclatait sur les visages. On avait une gaieté de carnaval, des allures de bivouac… »

L’auteur constate qu’avant 1848, il y avait les romantiques, et qu’après ce sera l’écriture « lapidaire et ciselée » de Flaubert et de Baudelaire il y avait des classiques comme Ingres et David et puis ce sera le réalisme de Courbet et l’impressionnisme de Manet il y avait les petites boutiques situées dans des rues étroites ou sous des arcades, avant l’ère des passages et des grands magasins, et une industrie manufacturière dispersée et artisanale qui s’effacera devant la mécanisation les utopies sociales avant l’ère du socialisme scientifique… Et surtout, « l’urbanisation se résumait à un bricolage destiné à panser les plaies de l’infrastructure urbaine médiévale puis Haussmann arriva, qui propulsa la ville dans la modernité ».

Pourtant, il ne faut pas croire sur parole la légende entretenue par le baron dans ses Mémoires. La modernisation de Paris avait été étudiée sous la monarchie de Juillet et commencée par Rambuteau, comme on peut le voir dans les dessins de Daumier sur les effets des démolitions et des déplacements de 1851 et 1852, un an avant la prise de fonction d’Haussmann, avec ses chalands aux yeux écarquillés qui lèvent leurs nez surdimensionnés vers les hautes façades des nouveaux immeubles au milieu des files de voitures de déménagement. La rue de Rivoli avait déjà été allongée, ainsi que la rue Saint-Martin. Mais il fallait construire autour de l’Empereur le mythe d’une rupture radicale, un mythe fondateur essentiel à tout nouveau régime et auquel se nourrit également l’idée de modernité, celui d’une rupture radicale avec le passé. David Harvey ne nie pas cependant la réelle nouveauté des transformations entreprises. Mais elle consistent plutôt selon lui dans un « changement d’échelle » que permettaient les nouvelles technologies et matériaux de constructions, le fer et le verre notamment, comme pour les nouvelles Halles conçues par Baltard sur la commande haussmannienne de « parapluies de fer » ou pour l’immense espace intérieur du Palais de l’Industrie, construit pour l’Exposition universelle de 1855. Il pointe un souci du détail qui pouvait aller jusque dans la disposition et l’éclairage des vespasiennes, avec sa passion de la ligne droite et de l’uniformité de style, comme en témoignent les centaines de photos prises à sa demande par Marville. Mais c’est ce « changement d’échelle » qui semble le mieux définir l’entreprise gigantesque, et c’est lui qui a permis à Haussmann de penser la ville et ses faubourgs « comme une totalité plutôt que comme un assemblage chaotique de projets singuliers ».

Conclure sur le projet de « Grand Paris » ?

Une nouvelle revue : RUKH, L’esprit du nouveau monde arabe, revue de société et de culture

Pour hâter la venue du printemps, et aussi celle de Ramadan, qui s’annonce à l’horizon, avec le fameux « quartier de lune », on souhaite bonne fête à tous les musulmans et on pense très fort à ceux qui en Syrie sont sous les bombes depuis si longtemps

Rukh, du nom du phœnix de l’antiquité persane, une revue conçue par des jeunes, « moyenne d’âge 26 ans », à l’image de la démographie juvénile du monde arabe, on leur souhaite bon vent, car si on les suit, le printemps arabe, ce n’est pas seulement 2011, « c’est pour dix, vingt ou trente ans, le temps que ces pays se reconstruisent ».

Avec au sommaire : retour sur la petite et la grande histoire de Mohamed Bouazizi et de la policière qui l’a giflé, par Christophe Ayad

Et une BD : le jour où tout a basculé, par Kitsunov

Les exilés syriens du Caire, une ville devenue depuis plus d’un an le théâtre de l’opposition syrienne, à la rencontre de « quatre héros ordinaires qui militent loin du pays perdu » par Coline Houssais Bourget

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