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Paris n’existe pas / Revue Charles

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Paul-Ernest de Rattier : Paris n’existe pas (Allia) / Revue Charles N°4 Dossier Rock et politique, ce couple qui déchire (La Tengo Editions)

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Paul-Ernest de Rattier : Paris n’existe pas (Allia)

Ou plus exactement, comme disait Baudelaire, « le vieux Paris n’est plus ». L’auteur a été le témoin des grands travaux haussmanniens et il s’inscrit à sa manière, paradoxale et volcanique, dans la tradition littéraire qui semble consubstantiellement liée à Paris, celle de la déploration d’un passé révolu et quelque peu mythifié. Depuis Victor Hugo, dont l’œuvre, de Guerre aux démolisseurs à Notre-Dame-de-Paris , exprime cette sensibilité romantique rétive à la modernisation de la capitale, jusqu’à Louis Aragon et son Paysan de Paris , la critique des transformations de Paris a produit une telle abondance de textes qu’on peut presque parler d’un genre local. L’opus qui est aujourd’hui tiré de l’oubli l’illustre sans retenue, dans un style exalté, exubérant et coruscant, et avec ce que Laure Bordonaba, à qui l’on doit un éclairant appareil de notes, appelle « son étourdissante faconde ». Qu’on en juge : « Le vrai Paris est naturellement une cité noire, boueuse, maleolens, étriquée dans ses rues étroites comme dans un habit de lycéen, fourmillant d’impasses, de culs-de-sac, d’allées mystérieuses, de labyrinthes qui vous mènent chez le diable rejoignant les toits pointus de ses maisons sombres tout près des nuages, et vous jalousant ainsi le peu d’azur que le ciel du nord veut bien aumôner à la grande capitale ».

Pas vraiment de quoi susciter la nostalgie, semble-t-il… Mais Paris a aussi ses palais magnanimes, qui offrent l’hospitalité sur leurs flancs augustes à « des cités microscopiques de bois et de terre glaise… et dans ces campements bariolés il entasse une drue population de marchands d’estampes, de bouquinistes, d’oiseliers, de vendeurs de coquillages, de pâtissiers de Nanterre… Il voile les fûts élégants et les sculptures classiques par ces chaumes en plein Paris et masque d’une façon carnavalesque les lignes de Perrault et de Mansard par des tentures de friperies ». Et il est vrai que l’une des premières besognes de la rénovation fut de raser les ilots de masures accrochés à Notre-Dame, au Louvre ou aux Tuileries, tous ces « hameaux imperceptibles » et improbables car, ainsi que l’a observé notre pamphlétaire inspiré, autoproclamé sauvage et peau-rouge mais pas encore apache « le vrai Paris aime à loger la misère à côté de l’opulence, sans aucun souci de la transition littéraire ».

Le vrai et le faux, c’est ainsi que s’articule la dialectique à plein régime de Paul-Ernest. En 1857, au moment où paraît le livre à Bordeaux, sa ville natale dont il fournira également la preuve dans un autre livre qu’elle n’existe pas, les grands travaux n’en sont qu’à leurs débuts mais ils ont été entamés sous l’Empire et la Restauration à partir de projets conçus dès le siècle des Lumières. Le « faux Paris », lui, existe donc déjà ou se laisse deviner, tout quadrillé « d’air et de soleil », faux non seulement parce qu’il est neuf mais parce qu’il résulte d’une tentative avérée de « mise en scène » de la ville pensée comme un décor. Ce qu’agite désespérément Rattier comme un oriflamme effiloché, c’est le mythe romantique d’une ville de pierres et de mots qui fera la substance du livre projeté par Walter Benjamin, lequel le cite à plusieurs reprises dans le Pasagen-Werk : « Rattier attribue déjà à son « faux Paris » le système de viabilité, unique et simple qui relie géométriquement et parallèlement toutes les artères du faux Paris à un seul cœur, le cœur des Tuileries, admirable méthode de défense et de maintien de l’ordre ».

Aspirant homme de lettres, fondateurs de différents et éphémères journaux où il voyait le meilleur moyen d’assurer la promotion de son œuvre, mais aussi la défense de causes plus inattendues comme celle de la vie animale, de Rattier, qui tenait à sa particule dans ces temps de restauration de la monarchie et de l’empire, ne pouvait passer sous silence la dimension littéraire de Paris avec ses bureaux d’esprit , le surnom ironique des salons littéraires et autres coteries où, visiblement il n’était pas invité. Ce qui nous vaut une savoureuse description du destin des « proscrits de génie » qui s’avisaient de déposer leur carte à l’Institut pour briguer l’un de ces « fauteuils incommunicables » et auxquels « on faisait miroiter ce fauteuil… pendant une éternité de vie », les momifiant à la porte du palais Mazarin où ils finissaient « par se faire un ami du suisse ». « Quelquefois à bout de patience ils se rabattaient sur l’académie de Saint-Lô ou sollicitaient l’honneur de faire partie de la société des arts et lettres de Bourganeuf, très-curieux encore d’avoir un allongement quelconque sur leur carte de visite, vierge et nue ». Une note nous avertit alors à bon escient qu’il s’agit là d’un détail autobiographique, ce que la suite confirme : « il ne faut pas innover dans le vrai Paris. Si vous coupez un vers autrement que le mélodieux et vague librettiste de La Ferté-Milon si vous raffinez les césures si vous comprenez les cadences et les coupes sous un jour tout nouveau et tout fécond, gare à vous ! (…) L’on vous sentenciera aux quais à perpétuité (…) vous voulez chanter de la prose harmonieuse, plus harmonieuse que les vers, on vous enverra aux carrières. » Rattier parle ici de son propre projet poétique qui se réalisera dans Les Chants prosaïques

Le témoin des chantiers pharaoniques du baron Haussmann voit Paris se dilater : « il allonge sa taille tous les jours, il prend du ventre à chaque instant. Un de ces quatre matins, la France réveillée tombera de son haut en se voyant emprisonnée dans l’enceinte de Lutèce, dont elle ne formera qu’un trivium et les employés de l’octroi, postés désormais à Saint-Jean-de-Luz et au pont de Kehl, trouveront la baraque en planche dont on leur aura fait un bureau provisoire, infiniment moins commode que les péristyles microscopiques de Ledoux.

Le lendemain l’Italie, l’Espagne, le Danemark et la Russie seront intégrés au municipe parisien… »

Jacques Munier

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