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Paris résidence secondaire / Revue We Demain

7 min
À retrouver dans l'émission

Sophie Chevalier, Emmanuelle Lallement, Sophie Corbillé : Paris résidence secondaire. Enquête chez ces habitants d’un nouveau genre. (Belin) / Revue We Demain (Le Cherche Midi)

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Sophie Chevalier, Emmanuelle Lallement, Sophie Corbillé : Paris résidence secondaire. Enquête chez ces habitants d’un nouveau genre. (Belin)

Emmanuelle Lallement a fait du chemin. Elle est passée de Barbès, où elle avait réalisé une belle enquête publiée chez Téraèdre sous le titre La ville marchande , aux beaux quartiers de Paris. Ici, elle a fait équipe avec deux consœurs ethnologues pour explorer une autre forme de vie cosmopolite dans la capitale, les visages et les habitudes parisiennes d’une population bien différente de celle qui anime les rues de Barbès mais qui illustre également et à sa manière l’entrée de la capitale dans le monde globalisé. Il s’agit des résidents « par intermittence », ceux qui ne vivent qu’une partie de leur temps à Paris, des étrangers plutôt, voire très fortunés qui possèdent un appartement pour l’habiter quelques mois par an, comme une résidence secondaire. L’équipe s’est surtout intéressée à ceux d’entre eux qui l’ont fait par amour de cette ville, de son histoire et son habitus propre, n’ayant pas rencontré les émirs saoudiens ou les milliardaires russes des quartiers résidentiels les plus huppés pour lesquels cette installation relève davantage de l’investissement économique ou de l’acquisition de prestige. C’est pourquoi, dans cette géographie parallèle de la capitale, elle s’est surtout cantonnée aux quartiers historiques des deux rives de la Seine : le Marais et l’île Saint-Louis, d’un côté, le Quartier latin, de l’autre. A travers leurs témoignages et leurs modes de vie, ces résidents occasionnels mais très attachés à leur existence parisienne dessinent un Paris en creux, quelque chose comme un mythe partagé avec tous les parisiens et qu’ils contribuent à définir.

Dans cette autre géographie symbolique et matérielle de la ville, les différentes nationalités se répartissent à peu près ainsi : les Italiens arrivent en tête, sauf dans le 19ème où les Chinois les devancent largement, et dans les 1er, 2ème et 4ème arrondissements ils représentent même plus de 40% des acheteurs étrangers. Viennent ensuite les Américains, majoritaires dans le 7ème arrondissement, les Britanniques dans le 11ème, les Portugais dans le 15ème, les Marocains dans le 16ème, et les Allemands dans le 18ème. Il faut préciser que ces chiffres fournis par la Chambre des notaires ne font pas la distinction entre résidents étrangers permanents et occasionnels, mais ils donnent des indications intéressantes. Pour évaluer l’ampleur du phénomène si souvent décrié parce qu’il fait monter les prix de l’immobilier, il faut également rappeler qu’à la fin du XIXème siècle la capitale comptait 36% de Parisiens de souche, 56% de nationaux et seulement 8% d’étrangers. En 2005, Paris n’abrite plus que 31% d’habitants de souche, 14% en provenance d’Île-de-France et 31% de province, et quand même 23% d’étrangers.

Ces parisiens d’adoption, qui sont-ils et que font-ils ? Universitaires ou écrivains, avocats ou banquiers, artistes ou journalistes, ou encore retraités aisés, ils forment une élite cosmopolite et certains profitent de leurs séjours pour continuer à travailler, sur place ou à distance. Parmi les Américains à Paris, qui se disent francophiles aux Etats-Unis, les ethnologues ont rencontré par exemple Howard Becker, éminent représentant de l’interactionnisme symbolique, héritier de l’Ecole de Chicago et auteur de Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance ou des Mondes de l’art. Comme de nombreux autres intellectuels résidents intermittents, il profite de ses passages à Paris pour rencontrer des confrères, pas seulement français, et poursuivre des échanges scientifiques. Avec sa femme Dianne, photographe reconnue, ils sont parfaitement représentatifs de cette population d’amoureux de Paris qui est essentiellement constituée de couples, comme s’ils renouaient là avec leur jeunesse ou les débuts d’une vie sentimentale, ajoutant à ce que Marc Augé appelait la logique de reconnaissance qui fait de la ville étrangère une topographie de rendez-vous retrouvés, une logique du cœur qui superpose au plan Leconte la carte du tendre . Mais ne les cherchez pas aujourd’hui dans les parages de la Place Monge: ils viennent entre septembre et novembre.

Les ethnologues se sont attardées dans les intérieurs, leur décoration bohème ou raffinée, la mise en scène plus ou moins savamment négligée de la « vie parisienne », avec les livres accumulés comme des trophées de flâneries dans les ruelles du Quartier latin et leurs librairies, ou glanés au hasard de balades le long de la Seine dans les « boîtes » des bouquinistes, que Walter Benjamin avait joliment désignées comme « le lierre savant des quais de Paris ». Parfois la littérature et la flânerie poussent à découvrir d’autres quartiers, comme ces amateurs de Simenon qui se risquent boulevard Richard Lenoir pour découvrir le domicile du commissaire Maigret et qui se promettent de lire Balzac. Des livres qui iront rejoindre une bibliothèque idéale, symbolique d’un temps de liberté que reflète l’accommodation et l’aménagement des appartements. Seuls quelques uns souhaitent reproduire à l’identique leur Umwelt d’origine, comme ces Philippins dont l’appartement parisien doit ressembler trait pour trait à leur pied-à-terre new-yorkais, ou ces Chinois qui n’aiment pas les poutres apparentes de peur qu’elles leur tombent sur la tête.

Ces Parisiens intermittents qui jouent à faire « comme si » - comme s’ils étaient de vrais Parisiens et d’authentiques habitants de leur quartier - adorent les boulangeries-pâtisseries, notamment pour leurs croissants le matin ou la baguette, à l’efficacité symbolique avérée (certains ont lu Steven Kaplan, l’historien américain spécialiste mondial du pain français) ils fréquentent assidûment les marchés, connaissent les bons fromagers, se font des amis des cavistes. Bref, ils aiment à éprouver loin de chez eux un « frisson identitaire ».

Jacques Munier

Quartier village 56

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