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Paris ville ouvrière / Revue NRF

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Maurizio Gribaudi : Paris ville ouvrière. Une histoire occultée 1789-1848 (La Découverte) / Revue NRF N°611 Dossier Paris, capitale du XXIe siècle ? (Gallimard)

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Dans l’ombre de la Ville Lumière mais faisant corps avec elle s’est développée au long du XIXe siècle une autre modernité propre au monde ouvrier, faite d’une aspiration à la démocratie locale et d’une sociabilité tissée entre la rue, l’atelier et la gargote. Une autre modernité qui conduira aux utopies sociales, à la prise de conscience politique et aux grandes secousses révolutionnaires du siècle mais qui est restée occultée par le récit du développement de la ville à l’avant-garde de l’Europe, quand elle n’a pas endossé le profil grimaçant des descriptions misérabilistes de l’époque. À côté de la « culture du boulevard », de ses cafés, ses théâtres, ses magasins de luxe et ses « passages », une vie sourde pour l’Histoire mais terriblement vivante se déroule dans les quartiers du centre, de l’est et du nord parisien. Le jeune dandy Alfred de Musset exprime parfaitement cette coexistence des deux mondes lorsqu’il prétend que « de l’autre côté du ruisseau – c’est-à-dire des Grands Boulevards – ce sont les Grandes Indes ». L’exotisme renvoie ici à l’étrangeté, que les hygiénistes assimileront à une maladie. Il est vrai que l’urbanisme le plus souvent bricolé, destiné à panser les plaies de l’infrastructure médiévale, fait apparaître ce Paris populaire comme une vaste cour des miracles, ou une enfilade de ruelles sombres et malsaines. Lors de l’épidémie de choléra en 1832, c’est à la classe dangereuse qu’on imputera la responsabilité du mal.

Maurizio Gribaudi cherche en vain des traces de cette vie pourtant effusive du Paris populaire dans l’abondante littérature de l’époque, vouée à célébrer la lumière des quartiers mondains de l’ouest parisien dans le genre panoramique alors en pleine expansion, ou encore dans les « physiologies sociales », qui préfigurent les enquêtes sociologiques. Mais côté populo, c’est toujours la même sombre histoire de cloaques embourbés, malodorants et infestés qui se déroule sur quelques pages seulement, comme un lieu-commun, une topique du genre. « Noires boutiques – je cite – tellement noires qu’on a peine à distinguer le métier de ceux qui les occupent. Là, des cabarets, des rôtisseurs ici des allées étroites et obscures, au fond desquelles se dessine dans l’ombre l’apparence d’un escalier. De ces défilés caverneux vous entendez sortir le sifflement de reptile dont, au lieu de chant, se servent les sirènes trapues qui y sont embusquées du matin au soir. » La prose est due à un certain Fouinet, proche d’Hugo et de Sainte-Beuve, jeune espoir littéraire et contributeur d’un ouvrage collectif où figurent également les textes de Benjamin Constant, Lamartine ou Chateaubriand, Paris ou le livre des cent-et-un , premier du genre panoramique paru après la révolution de Juillet, 255 textes différents qui consacrent l’importance du romantisme et son goût des ruines et du gothique. Mais sur les gens qui habitent ces quartiers populaires, rien ou presque, si ce n’est, parmi d’autres, la métaphore animalière des « sirènes trapues ».

Pourtant leur chant était tout sauf un « sifflement de reptile ». Dans le seul vieux centre de la rive droite, où se concentrait 40% de la population parisienne et plus de la moitié de l’immigration, on chantait tout le temps, une clameur constante que la police peinait à réduire malgré les accents grivois et surtout critiques à l’égard des pouvoirs – monarchie, gouvernement, Église et nantis. Artisans, compagnons, ouvriers avaient fait de leurs quartiers une fabrique collective à ciel ouvert, industrieuse et familiale à la fois. Balzac s’étonne dans La Comédie humaine (César Birotteau ) de cette « bizarre union du ménage et de la fabrique ». Pour fournir en toute sorte d’objets manufacturés la consommation croissante des classes supérieures, les ateliers occupaient toute la place. D’où l’importance sociale de la rue, des gargotes et goguettes, ou des guinguettes où l’on guinchait gratis, contrairement aux bals bourgeois.

Maurizio Gribaudi évoque les réunions très ritualisées des goguettes comme des écoles de critique sociale et politique. On se réunissait chez un gargotier ou un marchand de vin pour chanter et boire, déclamer en vers rimés et sacrifier à une culture de l’oralité volontiers frondeuse. A l’occasion on pouvait y croiser des étudiants, des bourgeois encanaillés et une partie de la bohème littéraire. Flora Tristan évoque l’effet extraordinaire produit par ces célébrations collectives chantées, qui tenait selon elle du « magnétisme » et elle dit au début de L’Union ouvrière combien elle aurait aimé « pouvoir mettre en tête de ce petit livre un chant » qui puisse en résumer le contenu.

Jacques Munier

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Revue NRF N°611 Dossier Paris, capitale du XXIe siècle ? (Gallimard)

Quelle place pour Paris à côté de Shanghai, Sao Paulo, Dubaï ? Des écrivains répondent en écho à la célèbre expression de Walter Benjamin, Paris capitale du XIXe siècle, qui était le titre de son livre sur les passages où il est aussi question des « chiffonniers », tout en bas de l’échelle sociale de ces ouvriers et artisans parisiens en général très qualifiés.

Au sommaire :

Stéphane Audeguy, Paris, capitale du XXIe siècle? Alexandre Lacroix, Comment revoir la ponctuation d'une ville Sylvie Granotier, Rive noire Philippe Forest, Case trente et une Judith Brouste, Continent Contrescarpe Robert Kopp, Paris «capitale du monde civilisé»? Catherine Cusset, Sept mètres carrés cinquante Jérôme Leroy, Uchronie pour un tueur fatigué Roger Grenier, Paris ma grand'ville Dominique Manotti, La ville par ses sentiers Thomas Clerc, Proposition faite au maire du XVIIe arrondissement pour créer une avenue du Japon à la place de l'avenue Mac Mahon Philippe Le Guillou, Au bord de la faille Vincent Delecroix, Capitale de rien du tout Hélène Ling, Dérive de méridiens Maintenant : Roger Grenier - Philippe Forest, La société des amis de Paris (entretien)

On va se mettre en goguette avec les artisans et ouvriers parisiens des années 1830

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