LE DIRECT

Penser à droite / Revue Lignes

6 min
À retrouver dans l'émission

Emmanuel Terray : Penser à droite (Galilée) / Revue Lignes N°37 Dossier Pourquoi voter

Aussi diverse que puisse apparaître la pensée de droite, partagée entre sa version conservatrice, voire réactionnaire et l’individualisme libéral, Emmanuel Terray tente ici d’en identifier le socle commun, un ensemble d’axiomes qui, sans faire système ni former une doctrine unique, constitue le cadre pour appréhender le monde au travers des mêmes catégories et en juger au regard des mêmes valeurs. Ces axiomes sont passés en revue et étudiés dans le système d’oppositions où ils s’inscrivent, le réalisme contre l’idéalisme, l’ordre contre le changement, la hiérarchie contre l’égalitarisme, l’autorité plutôt que la persuasion, une vision pessimiste de la nature humaine qui exclut toute volonté émancipatrice. L’intérêt de l’entreprise réside dans la perspective généalogique adoptée ainsi que dans le profil idéologique qui s’en dégage, un tempérament, une tournure d’esprit plutôt qu’une pensée systématique et qui se définit, selon l’expression de Jacques Maritain, comme antimoderne.

La pierre angulaire de la pensée de droite, c’est le privilège accordé à la réalité, à la force des choses qui s’impose comme « une version élargie du principe d’inertie ». Emmanuel Terray montre comment cette attitude s’assortit de la référence constante à la nécessité et il rappelle que la substitution de la nécessité à la contingence est l’une des opérations préférées de la pensée de droite. « Il en a toujours été ainsi » est la formule incantatoire de cette transmutation. Et ici la durée ajoute son prestige à l’opération : Rivarol soutenait que « le génie en politique consiste, non à créer mais à conserver (…) car ce n’est pas la meilleure loi mais la plus fixe qui est la bonne ». L’anthropologue africaniste compare cette posture intellectuelle à celle des peuples qu’il a étudiés, lorsque la question est posée du sens de telle ou telle coutume, la réponse revient le plus souvent : « nous agissons ainsi parce que nos pères ont toujours agi de cette manière ».

Dans la ligne de mire de cette préférence accordée à la nécessité, la dimension du « possible », où se déploient le rêve et l’espérance, le regret ou l’imaginaire. Elle vient souligner le caractère de contingence du réel et sa précarité, ce qui selon Maurras « engendre le sentiment du provisoire, la fièvre de l’attente, l’appétit du changement », toutes choses qui paralysent ou égarent la volonté. La maxime selon laquelle « tout est possible » serait même, d’après Chantal Delsol, le principe fondateur de tous les totalitarismes. Et l’imagination, si elle a sa place dans la création artistique, n’a rien à faire avec la politique. Le slogan de mai 68 « l’imagination au pouvoir » relève de la confusion des genres.

Autre principe cardinal de la pensée de droite, l’ordre qui s’oppose au hasard et au chaos et découle de l’existence de lois, définies selon Montesquieu comme les « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ». Lui aussi implique la stabilité et la durée, il s’oppose au conflit. Pour Auguste Comte, « le progrès (lui- même) est le développement de l’ordre ». Celui-ci peut même aller sans la justice, comme l’affirme le grand Goethe : « Je préfère commettre l’injustice que souffrir le désordre » et Maurras qui en rajoute : « Avant le souci de la justice doit venir celui de la société » car dans le domaine social et historique, l’ordre s’incarne dans la civilisation, laquelle est toujours menacée par la barbarie « comme le fer le plus poli l’est par la rouille » selon Rivarol, et Charles Péguy d’opiner : « Nous sommes tous des îlots battus d’une incessante tempête et nos maisons sont toutes des forteresses dans la mer », une topique de la pensée de droite, celle de la citadelle assiégée par les barbares de l’extérieur comme de l’intérieur, hier les ouvriers de la « ceinture rouge » et aujourd’hui la racaille des banlieues. Ce qui vaut à notre pays, comme le rappelle Emmanuel Terray, d’entretenir une longue tradition d’inhospitalité : « vague après vague, Belges, Italiens, Polonais, Espagnols, Portugais, Maghrébins et Africains ont été mal reçus, d’ordinaire stigmatisés, souvent humiliés et soumis à toute sorte de discriminations ». De sorte, ajoute l’auteur, qu’on a envie de leur dire avec Stendhal : « songez à ne pas passer votre vie à haïr et avoir peur ».

Les hommes ne naissent ni libres ni égaux, mais déjà insérés dans un réseau de dépendances, aux parents, la famille, la société qui les accueille et la Déclaration des droits de l’homme est l’objet incessant des diatribes de la pensée de droite, ainsi que l’événement révolutionnaire, constamment réécrit. Très présent dans cet ensemble, l’historien conservateur Hippolyte Taine résume ces critiques dans son livre sur Les origines de la France contemporaine, à propos de la Déclaration : « La plupart des articles ne sont que des dogmes abstraits, des définitions métaphysiques, des axiomes plus ou moins littéraires, c'est-à-dire plus ou moins faux (…) bons pour une harangue d’apparat et non pour un usage effectif. »

S’il n’y a pas système, Emmanuel Terray fait apparaître la forte cohérence de cette pensée, enracinée dans une tradition aujourd’hui menacée. Car une ligne de fracture s’est ouverte entre la défense des valeurs et l’appel au respect des règles d’un côté, et l’hédonisme ravageur du capitalisme financier, de l’autre, entre la référence à l’Eglise catholique, apostolique, romaine et verticale, comme disait Salvador Dali et la sécularisation de la société.

Jacques Munier

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......