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Penser la propriété / Revues Annales

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Peter Garnsey : Penser la propriété. De l’Antiquité jusqu’à l’ère des révolutions (Les Belles Lettres) / Revues Annales 67e année – N°4 Dossier Economie antique

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Peter Garnsey : Penser la propriété. De l’Antiquité jusqu’à l’ère des révolutions (Les Belles Lettres)

« A une époque, nous dit l’auteur, où se révèle chaque jour un peu plus l’ampleur des destructions que trente années de néolibéralisme ont infligées au corps social, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le droit à la propriété est une construction historique qui cache mal les intérêts des classes ou des institutions qui le proclamèrent naturel, et que la richesse et la propriété sont apparues à de nombreux penseurs de cultures et d’époques très différentes comme un scandale aussi bien moral et politique qu’intellectuel. » C’est ce qui nous vaut cette grande traversée dans les débats philosophiques, théologiques et politiques qui ont formé l’impressionnant corpus que Peter Garnsey maîtrise parfaitement, depuis le dialogue biaisé entre Platon et Aristote sur la communauté des biens, des femmes et des enfants dans la cité idéale, jusqu’aux révolutions françaises et américaines et leurs positions respectives à l’égard du droit de propriété, en passant par les controverses théologiques sur la très haute pauvreté ou les discussions des philosophes des Lumières sur le droit naturel et l’origine des inégalités.

Dans la dispute qui l’oppose à Platon sur la question de la communauté des biens, Peter Garnsey montre qu’Aristote, tout à sa volonté de défendre la propriété privée, a simplifié et déformé la pensée de celui qui avait pourtant été son maître. Par exemple, il étend les préconisations platoniciennes à tous les citoyens, alors que dans la cité idéale, la mise en commun des biens et des familles ne concerne que les gardiens , c’est-à-dire le groupe des guerriers qui ont en charge la protection de la cité et ne doivent pas être entravés dans cette fonction par l’attachement ou le souci de gérer une propriété, tout en étant rétribués par les autres citoyens. En caricaturant la position platonicienne, il en fit pour longtemps un repoussoir, en opposant à ce qu’il considérait comme une « quête envahissante et obsessionnelle de l’unité » de la cité, d’autres vertus pour une communauté politique : la réciprocité dans l’échange entre des individus aux compétences et aux talents différents, la fierté et la satisfaction dues au fait de posséder du bien et de le voir augmenter, ou encore les opportunités qu’offre la richesse pour faire preuve de libéralité.

Le débat sur la propriété reviendra tout au long de l’ère chrétienne, en partie nourri par cette double tradition et marqué par l’ambivalence du christianisme à cet égard, partagé qu’il était entre le rejet radical du monde et sa volonté de puissance temporelle. Deux lignes de force travaillent les argumentaires des partisans de la pauvreté volontaire : le modèle de la vie du Christ, son apologie du détachement et sa condamnation des riches, comme en Matthieu 19, la rencontre entre Jésus et le jeune homme riche qu’il met au défi de renoncer à ses biens et qui s’esquive. C’est là que Jésus déclare « qu’il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume des cieux ». L’autre modèle est celui de la vie apostolique et de l’Eglise primitive, où la règle était de renoncer à tous ses biens et d’en faire don à la communauté, ainsi que de quitter sa famille. Mais il n’y avait pas de consensus sur la réalité de la vie apostolique, ni surtout des communautés de l’Eglise des origines, largement fantasmée. On se demandait par exemple, parmi les premiers Pères de l’Eglise, si le renoncement à tous ses biens concernait tous les riches, ou seulement ceux qui se destinaient à la perfection, et sans faire pour autant l’apologie de la richesse, certains légitimaient la propriété privée.

Ce sont les franciscains qui, au début du XIIIe siècle, dans la radicalité de leur choix en faveur de la pauvreté volontaire, feront usage d’une terminologie juridique incluant le langage des droits. Ils avaient tout abdiqué : la propriété, la possession, l’usufruit et même le droit d’usage, donnant à toutes ces notions un contour précis. Dans cette querelle franciscaine autour de la pauvreté on a pu voir l’origine des droits subjectifs, attachés à l’individu en tant que sujet, en vertu de sa nature et de sa qualité intrinsèque d’être humain. Comme le souligne l’auteur, à l’époque de Guillaume d’Ockham, au début du XIVe siècle, « le devoir qui incombait au propriétaire de partager ses biens avec l’homme qui a faim sera redéfini comme le droit naturel qu’a ce dernier de réclamer ce dont il a besoin pour son autopréservation ». Mais le chemin est encore long, qui conduira à la définition des droits de l’homme, il faudra notamment que soit réglée l’épineuse question de l’esclavage. D’autant que parallèlement, juristes, théologiens et philosophes, depuis l’Antiquité et jusqu’aux Lumières, ressasseront la question de l’origine de la propriété privée dans le but d’établir sa légitimité, en particulier lorsqu’il s’agira de justifier l’entreprise coloniale.

John Locke, en particulier, défendra l’idée que c’est le travail productif qui justifie le droit à s’approprier des terres vierges et il le fait découler des droits fondamentaux à la vie et à la liberté. Le paradoxe que relève Peter Garnsey, c’est que ce sont les Français qui se révéleront les véritables héritiers de Locke et incluront le droit de propriété dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, alors qu’elle ne fait pas partie des droits naturels cités dans le préambule de la Déclaration d’Indépendance américaine. Ce choix de Jefferson s’explique sans doute par la pratique de l’esclavage qui entrait en contradiction avec le fait d’accorder à la propriété le statut d’un droit de l’homme alors que des êtres humains constituaient une forme répandue de propriété. Mais Peter Garnsey ajoute le souci des dirigeants américains de ne pas empêcher les colons de s’emparer de terres indiennes. Car les Natives Americans auraient pu à juste titre s’estimer bénéficiaires du même droit.

Jacques Munier

Revues Annales 67e année – N°4 Dossier Economie antique

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