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Penser à quelqu’un / Revue Schnock

4 min
À retrouver dans l'émission

Frédéric Worms : Penser à quelqu’un (Flammarion) / Revue Schnock N°12 Dossier Pierre Desproges (La Tengo Editions)

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C’est la chose la plus répandue et sans doute la plus machinale qui soit. Pourtant l’opération, aussi banale soit-elle, mérite qu’on s’y arrête. Frédéric Worms est parti de l’impression produite par l’attitude de celui qui pense à la personne aimée, une attitude faite de concentration et d’absence à la fois, absence à soi-même et aux autres – pas à l’autre, cependant. De fil en aiguille, il en vient à faire de cet exercice dérobé la source de toute pensée, son modèle effacé. Martin Buber considérait les mots « je » et « tu » comme les termes fondamentaux de la langue et de la vie humaines. Quand ceux-ci se conjuguent dans le retrait d’une pensée intime, c’est à une singulière présence qu’ils donnent lieu. « Je pense à toi » est la formule de cette étrange plénitude atteinte en l’absence de l’autre. « Aucune pensée – je cite – ne nous donne plus le sentiment de notre existence, à nous, comme sujet séparé et pensant, que celle où nous nous savons à distance de quelqu’un à qui nous pensons ».

« Je pense à toi », donc je suis. Dans le manque ou l’effusion discrète, la distance de l’objet de nos pensées change subitement de sens. Car ces pensées donnent corps à une relation, c’est-à-dire à la vérité d’un « moi » et d’un « toi ». Il y a évidemment des conséquences éthiques à cet état de fait. Spinoza, qui a décrit la manière dont chacune de nos idées exprime un état du corps et nous procure plaisir ou peine selon qu’elle augmente ou diminue notre pouvoir d’agir, a bien vu la force effective de cette relation en pensée. Il en parle notamment à propos de la jalousie, composé détonnant d’amour, de haine et d’envie. Mais l’impulsion qui nous porte à imaginer l’autre comme soi-même, dans ce va-et-vient qu’institue la distance et qu’autorise le vocatif – « mon cœur », « mon ami », « mon dieu » ne sont pas en l’occurrence des possessifs – cet élan peut être à bon droit considéré comme le modèle de la relation éthique. Dans ses Cahiers , Simone Weil écrit à propos de la justice qu’il faut « être continuellement prêt à admettre qu’un autre est autre chose que ce qu’on lit quand il est là (ou qu’on pense à lui)… Chaque être – ajoute-t-elle – crie en silence pour être lu autrement. » Ne pas être sourd à ses cris constitue à ses yeux l’attitude juste. C’est pourquoi nous aimons, comme le souligne Frédéric Worms, être surpris par l’être aimé lorsque nous pensons et repensons à lui.

« Travaillons donc à bien penser – disait Pascal – voilà le principe de la morale. » Et Roland Barthes estimait que l’intelligence, c’est « en définitive l’art de penser aux autres ». Les poètes ont fait de ces pensées la matière première de leurs discours amoureux. Frédéric Worms évoque ici le genre courtois du « blason du corps féminin », consacré à la description symbolique des différentes parties de l’anatomie du désir. Là aussi la distance, voire l’absence est métamorphosée en présence réelle, et même surréelle, comme dans ces vers d’André Breton extraits d’Union libre : Ma femme à la chevelure de feu de bois… Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche / A la langue d'ambre et de verre frottés… Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison… » On ne saurait mieux dire que ce dernier vers l’alchimie produite par la distance dans le retrait intime de la pensée. Pourtant, comme le montre Frédéric Worms, plus encore qu’une géographie amoureuse, c’est tout un monde qui s’engouffre dans ce long poème. « Penser à quelqu’un », c’est donc tout le contraire que s’abîmer dans une méditation sans attente. Et à travers cet objet mineur, c’est tout le pouvoir de la pensée qu’on peut mesurer.

Jacques Munier

Schnock
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Revue Schnock N°12 Dossier Pierre Desproges (La Tengo Editions)

http://www.la-tengo.com/index.php?post/2014/08/16/Schnock-n°12-Dossier-Pierre-Desproges-«-Jacques-Catelin,-le-copain-d’abord-»-(extraits

Il était le 12ème sur la liste des schnocks, et de l’équipe qui tourne joliment le dos au jeunisme ambiant. Tous ses amis sont là pour penser à lui et se souvenir de son goût inimitable pour le non-sense et l’absurde : Jacques Catelin, « son frère d’arme et de déconne », l’incontournable Daniel Prévost, le complice d’une mémorable bataille à coup de saucisses dans l’émission Le Petit Rapporteur, et Luis Rego qui rappelle qu’il l’a rencontré ici-même, au studio 106 de notre maison ronde, pour l’émission de Claude Villers sur France Inter : Le tribunal des flagrants délires

Avec le best-off de ses bons mots (à retrouver notamment le dialogue surréaliste avec une Françoise Sagan perplexe mais compatissante, un grand moment de télévision)

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