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Petite histoire de la typographie / Revue Area

6 min
À retrouver dans l'émission

Simon Garfield : Sales caractères. Petite histoire de la typographie (Seuil)

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Revue Area N° 26 Dossier Artiste, un métier (Descartes et Cie)

Venez fêter la sortie du 26e numéro de la revue le mardi 20 mars à la galerie ! A partir de 19h

50 rue d'Hauteville 75010 Paris

simon garfield
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Simon Garfield : Sales caractères. Petite histoire de la typographie (Seuil)

Nous baignons en permanence dans un univers de lettres, inscrites sur les panneaux indicateurs, la signalétique, les enseignes et les affiches publicitaires et nous sommes rarement conscients de l’effet que produit à notre insu la forme de ces lettres sur notre réception du message. Pourtant, nous avons tendance à accorder spontanément des valeurs morales et pas seulement esthétiques aux différentes polices de caractères qui campent dans notre environnement urbain, et nous veillons soigneusement à éviter par exemple le glacial Times New Roman pour une lettre d’amour ou le puéril Comic Sans MS pour un CV, même si ces qualifications peuvent varier avec le temps et les individus. D’ailleurs, les termes techniques qui désignent les différentes parties et les formes des lettres, un peu comme dans les alphabets humains où ce sont des corps qui les figurent, ces termes ont un caractère anthropomorphique prononcé : on parle du corps, de la panse, du jambage, de la face d’un caractère et une « face grotesque » ne signifiait pas pour les typographes du XIXème siècle un visage simiesque mais certaines polices sans empattements, c’est à dire sans ces petits traits qui élargissent la base des lettres et leur assurent comme une stabilité supplémentaire sur la ligne de pied, mais qu’on peut aussi trouver en élégante terminaison au dessus du r, à gauche ou sur le haut du k, par exemple. Ça donne aux lettres, comme dit Simon Garfield, « un aspect traditionnel, carré, honnête et sculpté », voyez la colonne Trajane et ses inscriptions classiques, romaines, alors que les caractères sans empattements ont un air moins officiel et plus moderne. Aujourd’hui, le « bon » ou le « sale » caractère… des caractères typographiques nous est devenu beaucoup plus familier avec le choix considérable de polices proposé par les logiciels de traitement de texte, grâce aussi à l’inventivité des concepteurs, qui sont parvenus à dépasser le chiffre de 100 000 polices différentes de par le monde. Mais ce large éventail offert à notre imagination peut entraîner des drames, comme celui que connut la comptable d’un organisme de santé toute à son zèle et qui envoyait ses courriels en lettres majuscules, sans doute pour se faire mieux comprendre et asseoir son autorité. Elle perdit son emploi pour avoir ignoré que « LES CAPITALES DONNENT L’IMPRESSION QUE VOUS DETESTEZ VOTRE CORRESPONDANT ET QUE VOUS HURLEZ », essayez et vous verrez.

Le livre de Simon Garfield est un réjouissant parcours dans cet univers de lettres de toutes les formes et de tous acabits, et dans l’histoire de la typographie. A tous ceux qui sont sensibles à l’aspect visuel des caractères d’imprimerie, à leur incroyable variété, à l’aspect technique de la fabrication d’un texte, quel qu’il soit, j’en recommande chaudement la lecture. Elle sera d’ailleurs agrémentée par la découverte de polices étonnantes, insensées voire diaboliques et qu’on peut voir dans le corps ou en marge du texte chaque fois qu’elles sont évoquées, une petite histoire qui ne cesse de recouper la grande, d’ailleurs, comme on le verra avec l’élection de Barak Obama en caractères Gotham, ou avec ce que l’auteur désigne comme les empattements de Liverpool, qui ont fixé pour l’éternité le lettrage employé par les Beatles, le grand B vantard et le T tombant en dessous de la ligne de pied. On croise aussi les protagonistes, j’allais dire les héros de cette histoire, les concepteurs de caractères, de Claude Garamond, « l’homme qui introduisit les vertus de la claire police romaine dans le Paris du XVIème siècle » et donna son nom à un caractère fameux, à Rodrigo Xavier Cavazos, « à qui l’on doit des polices qui font reculer les limites de ce dont la typographie est capable ». Et en chemin on découvrira les destins peu communs, j’allais dire à la lettre, de John Baskerville, de Birmingham, dont on peut facilement retrouver la police à son nom deux siècles et demi plus tard dans Word et qui était la police préférée des publicitaires dans les années 50, pour incarner l’autorité ou la tradition, « quelque chose de sympathique ou d’anglais » Paul Renner, le créateur allemand, au début des années 20, de l’indémodable Futura, adoptée par IKEA jusqu’à ce que son remplacement par Verdana ne suscite les plus vives réactions le sulfureux Eric Gill, l’auteur notamment d’une des premières polices sans empattement, devenue un classique sous le nom de Gill Sans, la plus britannique des polices, adoptée par l’Eglise d’Angleterre, la BBC, les livres de poche Penguin et British Railways.

Le caractère Gotham, dont le créateur est Tobias Frere-Jones, a été préféré pour la campagne de Barak Obama à Gill Sans, jugé trop sage et trop rigide, alors que le caractère choisi était disponible dans plus de 40 variétés. Il respire l’honnêteté et une journaliste du New York Times ajoutait même qu’il exprimait au mieux le caractère du « fonctionnaire américain dynamique mais consciencieux ». Aujourd’hui c’est dans cette police qu’est composée l’inscription de la première pierre de la tour bâtie à Ground Zero.

Le livre est majoritairement composé en Sabon, mis à part les chapeaux ou les passages concernant certaines polices très célèbres ou très utilisées. « Ce n’est pas la plus belle police au monde, ni la plus originale ou la plus intéressante », reconnaît l’auteur, mais elle est considérée comme la plus lisible

Après l’avoir lu, vous ne pourrez plus déchiffrer innocemment un message sans vous demander pourquoi on a choisi telle police, tel corps, telle « graisse », c’est à dire tel encrage etc.. Quant à moi, j’ai été heureux de découvrir que la police que j’utilise pour mes chroniques, Trébuchet, est humaniste, joliment arrondie et idéale pour les sites internet.

Jacques Munier

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