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Philippe Barthelet / Revue Article 11

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Philippe Barthelet : Fou forêt (Pierre-Guillaume de Roux) / Revue Article 11 Juin-Juillet-Août

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Philippe Barthelet : Fou forêt (Pierre-Guillaume de Roux)

Un mot, d’abord, sur ce titre sibyllin aux consonances joliment feuillues de frondaisons farfelues, emprunté à une enseigne de Kyoto où, paraît-il, la francophonie fait rage. L’auteur explique qu’ayant voulu dire « feu follet », on s’est emmêlé les pinceaux pour donner Fou forêt, et tant pis pour Vaugelas, ses Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire , cet écho déformé depuis les antipodes vient à point nommé illustrer le caractère végétal et surtout d’une fabuleuse plasticité du phénomène qu’on désigne sous le nom de langue, « rien de plus, mais surtout rien de moins qu’un moyen de parler de tout », nous dit l’introït de l’ouvrage, qui à bon droit est donc dédié « Au véritable feu follet », celui qui se manifeste surtout dans les cimetières, l’occasion de rappeler avec le poète que « là où il y a des tombes, il y a des résurrections ».

Non pas que la langue soit seulement cette barque funéraire où nous traînons, comme disait Fritz Mauthner, « d’innombrables cadavres du passé », qui nous imposent leurs manières de voir à travers leurs mots, mais il y a en toute langue un dépôt, dans tous les sens du terme, qui s’offusque du penchant « à s’en prendre aux mots quand on ne peut modifier les choses ». Philippe Barthelet dénonce avec une ironie féroce et jubilatoire les novlangues de tout acabit qui trahissent une impuissance à faire, alors que, comme le rappelle Aragon dès l’ouverture de son Traité du style, « en français, faire signifie chier ». Et le poète de citer L’art poétique de Boileau : « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce ». Si l’éloquence est « l’art de dire quelque chose à quelqu’un », l’art nouveau appelé « politiquement correct » consiste précisément à ne rien dire à personne. Et à imposer sans coup férir au misérable une condition « défavorisée », la « flexibilité » pour des horaires imprévisibles et malcommodes, un « plan de sauvegarde de l’emploi » en lieu et place de licenciements collectifs. Je cite : « La monstruosité du politiquement correct n’est pas tant dans le « correct » que dans le « politique », érigé en diapason auquel tout doit s’accorder ».

L’auteur crédite le général de Gaulle d’une infaillible connaissance de la langue comme moyen de gouvernement, même s’il juge son écriture « si souvent laborieuse ». Celui-ci refusait qu’on appelât les Français venus d’Algérie des « rapatriés », lequel vocable supposait une expatriation préalable pour des gens qui n’avaient jamais connu la France. Célébrant au passage l’apport de ces français d’outre-mer au patrimoine commun de notre langue maternelle, Philippe Barthelet signale l’usage, encore en vigueur dans nos banlieues, de « l’accusatif absolu » : là où on ne hait pas quelqu’un ou quelque chose mais où l’on « a la haine, comme on a le feu sacré ». Pas besoin de préposition ni de complément, « on a quitté la sociologie pour la métaphysique ».

Dans le registre politique, dont on sait depuis Talleyrand qu’il est le plus souvent « l’art d’agiter le peuple avant de s’en servir », le général qui avait fait carrière à la radio avant de se servir de la télé comme d’un instrument de pouvoir (« Avec elle, l’orateur suprême débarquait dans la salle à manger », soixante fois en onze années de présidence), le premier magistrat embarqué avait su trouver le ton et le style, n’hésitant jamais à « donner des rallonges à Littré », comme dans l’expression visant le « quarteron de généraux », qui pis est « en retraite », pour désigner ce qu’il appela un « pronunciamiento », en évitant soigneusement les termes de rébellion ou de putsch qui auraient donné un commencement d’existence, voire de succès au soulèvement. Le mot, difficile à prononcer pour une bouche française était déjà une façon de désamorcer le conflit, et que dire du quarteron, qui signifie en fait « petit quart », ce dont les généraux en fin de carrière ne devaient pas se relever. Je cite encore : « De Gaulle, qui ne se reconnaissait d’autre « rival international » que Tintin, ramenait l’affaire d’Algérie à une péripétie d’opérette pour république bananière ».

Pour conclure, je vous propose la chronique virtuelle, qui nous rappelle que la cybernétique était pour les Grecs l’art de mener les hommes en bateau, « une technique de pilotage qui peut devenir une méthode de gouvernement », d’ailleurs gouverner vient de gouvernail qui vient lui-même de cybernétique, un mot qui a du être inventé par Ulysse, « le prince des expédients et des échappatoires, nous dit Philippe Barthelet, qui constate que la route d’Ulysse est devenue autoroute, autoroute de l’information qui mène à tout et à rien, « en tout cas rien de saisissable », là est précisément le progrès : « la cybernétique nous désencombre de la réalité ». C’est le règne du virtuel, dont la montée en puissance doit sans doute beaucoup au sens anglais de virtuel, virtual qui est un faux ami, au sens où, contrairement au français, où le mot signifie « qui est seulement en puissance et sans effet actuel, virtual veut dire : « de fait ». Je cite : « La Bourse l’a si bien compris qu’elle appelle « sous-jacents » ce qu’on nommait autrefois marchandises, avec lesquelles elle joue ou plutôt ne joue plus, car jongler virtuellement avec leur pur signe algébrique permet d’acheter et de revendre des récoltes de blé ou de coton qui n’ont pas encore été semées avant qu’elles soient transportées sur des bateaux qui n’ont pas encore été construits. Comme on le voit, la virtualité économise la réalité. C’est donc l’avenir, un avenir, et c’est bien là tout le progrès, qui n’a même plus besoin de présent ».

Jacques Munier

Lexicothérapie

Philippe Barthelet a longtemps été chroniqueur sur France Culture dans l’émission d’Antoine Perrault Tire ta langue , ces textes sont issus de ses chroniques.

Revue Article 11 Juin-Juillet-Août

Un reportage sur le peuple des confins, ceux qui entre misère et débrouille vivent en bordure de l’axe routier le plus fréquenté de France : le périphérique parisien. Pratiquement invisibles, leurs abris sont adroitement dissimulés dans la végétation et avec ce reportage nous allons à la rencontre d’Alexei, un jeune russe et ses deux compagnons de misère, un tchèque et un biélorusse, ou encore, à hauteur de la borne kilométrique 27.7 du périph’ intérieur, chez David, 40 ans, soigné et rasé de près. Un conseil glané pour les vacances : « si ça t’intéresse de partir à l’étranger, installe-toi près d’une frontière »

3 billets pour Sousse depuis Tunis avec Pierre Souchon, Wael et Jawaer

Retour sur la pensée de Jacques Ellul

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