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Philippe Muray / Revue Schnock

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Philippe Muray : Causes toujours (Descartes & Cie) / Revue Schnock N°7 Dossier Miou-Miou et les valseuses (La Tengo Editions)

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« Le pessimisme n’est pas démocratique », estime l’auteur dans une langue aux accents nietzschéens, « le crépuscule non plus ». Il y a dans cette chronique amère et roborative du monde moderne que Philippe Muray a tenue sa vie durant une sagesse paradoxale et désabusée qui tranche avec ce qu’il est convenu d’appeler le « politiquement correct » et ses « bouffonneries ». Le pamphlétaire appartient à la horde anarchique des réfractaires de tout poil, une tradition française qui s’illustre notamment par l’usage d’une langue percutante, ajustée et d’une belle sauvagerie, souvent hilare, jamais loin de la consternation communicative. On n’est pas sommé de partager toutes ses détestations, mais la lecture de ces tranches quotidiennes d’humeur noire est stimulante pour l’esprit. L’homme s’exprimait dans différentes publications : la Revue des deux Mondes, Art Press, L'Infini, L'Idiot international, Marianne… Ici ce sont des textes parus dans l’édition dominicale du journal La Montagne entre les années 2000 et 2006 jusqu’à sa mort qui sont rassemblés. Nul doute, à leur lecture, que ne doive s’appliquer également à l’entrepreneur en démolition d’idéaux factices ce que disait André Breton à propos de Louis Scutenaire en citant un proverbe chinois : « les vrais sages meurent de colère ».

Philippe Muray avait ses marottes : le règne de la foire permanente et de l’homo festivus , « fils naturel de Guy Debord et du Web », la confusion des genres et le déni de réalité, une époque qui a tourné le dos à l’histoire et s’épuise dans le culte commémoratif ou la vaine agitation de projets sans consistance, le bonheur servi en rations prédécoupées. Ce dernier livre en recèle un certain nombre. Comme cette chronique à laquelle je faisais allusion en commençant : « Supprimons le crépuscule ». Car le crépuscule n’est pas moderne, il ne correspond plus « à l’idée que nous nous faisons de notre présent et surtout de notre avenir européen », il est tout juste bon aux chiens et aux loups, entre lesquels pessimistes, insomniaques ou vampires doivent se faufiler. L’auteur imagine même que c’est au crépuscule, lors du premier d’entre eux, qu’Adam et Eve goûtèrent au fruit défendu, ouvrant la voie aux catastrophes de l’histoire par cet épisode désastreux : la « connaissance d’autrui et de la différence sexuelle » avec la prise de « conscience de l’humaine imperfection ». Il faudrait « refermer la parenthèse biblique » et avec elle tout ce qui nous empêche depuis des millénaires – je cite « d’avoir un moral de vainqueurs, d’être bien dans notre peau, de nous faire plaisir ». Il faudrait voter une loi « réprimant les propos et les actes crépusculaires ». « Le crépuscule – je cite encore – est un morceau de réalité qui n’a que trop duré. Comme toutes les réalités. »

A propos de l’histoire, Philippe Muray s’étonne dans sa chronique du 6 avril 2003 intitulée « Le délire de l’Empire », qu’après la chute du mur de Berlin on ait tourné sans même l’avoir lue la page du communisme. Citant Milan Kundera qui constatait dans L’Ignorance que le communisme avait disparu « inopinément » d’Europe, il relève qu’ « un régime qui semblait ne devoir jamais finir et qui avait constitué pour des millions d’hommes un espoir vibrant ou une horreur sans nom s’est dissout sans prévenir. Et nul ne s’est trop fatigué – commente-t-il – à essayer de penser les tenants et les aboutissants de ce colossal phénomène ». C’est d’ailleurs le thème du roman de Kundera : des exilés qui reviennent à Prague retrouvent des amis ou des parents restés au pays et les uns et les autres n’ont rien à se dire sur le naufrage de la civilisation qu’ils ont connue ou fuie. Ici commence un autre monde, fait dire l’auteur à Kundera, où le désir immémorial de comprendre s’éclipse comme le communisme, marquant « le début visible de la fin de l’histoire ». Ce qui n’a pas été pensé alors va porter ses fruits terrifiants. L’Amérique, veuve de « l’autre Empire qui lui donnait son sens » est désormais plongée dans une dépression symbolique liée à la perte d’objet dépourvue de nécessité historique elle va s’inventer de toutes pièces un nouvel ennemi, qu’elle désignera comme « l’Empire du mal » et c’est la guerre en Irak, où « la fureur justicière universelle, le déni de réalité » alimentent une paranoïa apocalyptique « destinée – je cite – à aller jusqu’au bout de sa mission tragique dans le but de se faire confirmer sa propre raison d’être ». « Même si sur le terrain, tout rate… Même si, en somme, le monde extérieur persiste à ne pas ressembler à celui des gameboys militaro-mystiques de Washington ».

Dire non au Ouiland, lors du referendum sur la « Constitution de sept cent cinquante pages en béton précontraint » car « rien ne serait plus rigolo que de flanquer un coup de relativisation à ce prétendu absolu », « l’Europe divine » et son avenir radieux. Entraver les ravages des raveparty , l’un de ces « crimes de paix si nombreux aujourd’hui »…

Rappeler avec Jules Laforgue qu’il fut un temps où l’on pouvait fumer au nez des dieux sans qu’ils se plaignent d’être victimes de tabagisme passif, et que je cite « le simple geste de fumer, surtout dans un monde qui désapprouve si hautement ce geste, est une manière radicale… de désapprouver ce monde, et même sans doute de l’exécrer discrètement à coup de légers tourbillons bleus et ondulants », dénoncer l’extension des ZIP, les Zones d’indignation protégée : on retrouvera dans Causes toujours quelques motifs anciens ou nouveaux de la colère froide de celui qui affirmait : « Ce devant quoi une société se prosterne nous dit ce qu'elle est »

Jacques Munier

Mort à Credo (Céline, le positivisme et l'occultisme) L’infini, 1984

Revue Schnock N°7 Dossier Miou-Miou et les valseuses (La Tengo Editions)

Je ne sais si PM aurait goûté La revue des vieux de 27 à 87 ans mais je pense qu’il aurait sans doute partagé son credo : « si vous aussi vous ressentez l’envie d’échapper à l’hystérie de l’époque en faisant un pas de côté et en tournant poliment le dos au jeunisme ambiant, cette revue est faite pour vous »

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