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Philosophie de la vie / Revue Esprit

7 min
À retrouver dans l'émission

Friedrich Schlegel : Philosophie de la vie (Rivages poche) / Revue Esprit N° 396 Dossier Contre les maîtres à penser

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Friedrich Schlegel fut avec son frère August-Wilhelm l’animateur de la revue Athenäum , qui regroupa les écrivains du premier romantisme allemand, Novalis, Tieck, Schleiermacher et Schelling. Poète, dramaturge, romancier, philosophe, l’auteur des Fragments critiques était également passionné de philologie et helléniste distingué, comme on peut le voir dans cette Philosophie de la vie publiée un an seulement avant sa mort, en 1828. Le texte est l’expression d’une pensée de la maturité, à égale distance de l’idéalisme allemand et du matérialisme de la philosophie de la nature : « le vrai domaine de la philosophie – dit-il – n’est autre chose que la sphère où se déploie, entre ciel et terre, la vie intérieure de l’esprit ». Et pour définir le territoire et le rôle de cette philosophie de la vie, Schlegel passe au crible de la critique tout ce que la philosophie allemande et française de l’époque a compté comme grands esprits : Kant, Fichte, Schelling ou Hegel, mais aussi Condillac et Rousseau, faisant du même coup de ce passage en revue de la pensée de son temps un témoignage de première main, livré par un contemporain.

Selon lui, la philosophie ne peut prétendre à une utilité quelconque qu’à la condition de reconnaître le champ spécifique de son déploiement, et de ne se mettre au service ni de la théologie ni de la politique. « Chaque fois qu’elle quitte son domaine – écrit-il – qu’elle s’élève jusqu’au ciel pour y former de vagues constructions métaphysiques et toutes sortes de fantasmagories dialectiques, la philosophie quitte le terrain sur lequel elle pourrait opérer sans risque ni entraves et perd de vue son véritable objet. Il en va de même lorsqu’elle s’égare à la surface de la terre en voulant s’immiscer de force dans la réalité extérieure pour refaire le monde et le réformer à son gré. » Revenant sur le cas des premiers philosophes grecs et en particulier de Platon, il observe que la sagesse antique s’est déjà fourvoyée dans l’une ou l’autre de ces directions. Même si l’ambition de l’auteur de La République peut sembler légitime eu égard aux imperfections de la cité grecque et que son exposé est digne de louanges par « la richesse des idées et l’élévation des pensées », offrant au passage – nous dit Schlegel – « un noble contraste avec les projets législatifs qui se succèdent aujourd’hui à une vitesse folle », il n’en demeure pas moins que le modèle de constitution idéale proposé « ne résiste à aucun examen ».

La philosophie de la vie qu’il appelle de ses vœux ne relève pas non plus des questions concernant l’essence des choses et les causes premières, questions qui étaient celles des Anciens et qui les ont amenés, en l’absence d’une réponse à tirer de la mythologie ou de la religion publique, à former l’hypothèse d’entités supérieures, les éléments naturels comme le feu, l’air ou l’eau, l’intellect divin ordonnateur de toute chose, ou encore les atomes ourdissant la mécanique universelle. La philosophie de la vie joue sur la double acception que lui offre le génitif : la vie est son objet et son sujet à la fois, elle s’occupe de la vie et c’est la vie qui l’anime, la vie intérieure, avec toute sa richesse de sensations, de perceptions et d’imagination qui conduirait l’activité rationnelle de l’esprit. C’est donc l’ensemble de la conscience qui se trouve ainsi engagée dans la réflexion et non pas la seule raison. C’est pourquoi Friedrich Schlegel plaide pour une autre méthode en matière de pensée, plus attentive à l’ensemble des facultés de l’âme.

Les critiques adressées à ses contemporains valent souvent le détour. L’auteur ne parle que par allusions, ce qui rend les notes du traducteur Nicolas Waquet indispensables. Mais la plupart du temps les charges implacables sont limpides. L’idéalisme allemand dans son ensemble est ainsi accusé d’avoir fait de « l’inintelligible » le critère essentiel de la « vraie philosophie ». « Ces pensées – je cite – ne sont que le faux jour d’une lanterne sourde dont le sombre éclat produit cette illusion de l’inintelligible ou plutôt de l’inintelligence ». Et plus précisément, à propos de Hegel lui-même : « On a vu ces derniers temps une partie de la philosophie allemande retomber dans le vacuum de la pensée absolue ». Schlegel dénonce dans le système hégélien l’esprit de négation auquel est réduit l’esprit dans son essence, et dans le savoir absolu l’œuvre de cet « esprit démoniaque de négation et de contradiction – trônant au milieu d’un système confus ».

A l’égard de celui qui fut, on s’en souvient - avec Hölderlin - son condisciple au fameux Tübinger Stift et qui devait dépasser son maître Fichte dans le sens de l’idéalisme transcendantal, Schelling, l’auteur semble plus favorable. Prenant ses distances avec « la pensée purement dialectique » et la vacuité transcendantale de cette raison idéale », la philosophie de la nature de Schelling n’est toutefois pas parvenue « à se défaire du fantôme de l’absolu qui marchait sur ses pas » et revint finalement à diviniser la nature », car – je cite « ce n’était en réalité que la vieille algèbre de la métaphysique, appliquée à un objet sous une forme plus vivante ». Mais avec cette « philosophie de l’intuition », Schlegel se sent davantage en affinité, lui qui plaide pour une philosophie de la conscience, dont les quatre « régions » seraient l’entendement et la volonté, d’une part, la raison et l’imagination de l’autre, une constellation qui n’est pas sans rappeler une autre science de la conscience qui devait se développer quelques décennies plus tard, avec d’autres concepts et une finalité plus thérapeutique : la psychanalyse.

Jacques Munier

Revue Esprit N° 396 Dossier Contre les maîtres à penser

Le dossier « propose de décentrer le regard intellectuel . Dans un long entretien, Eric Marty revient sur la période de l’après-guerre, tentant de redonner leur spécificité, leur individualité à des intellectuels (Barthes, Althusser, Lacan…) dont on a trop souvent voulu figer la pensée en système ». « Éric Marty revient sur une période clé de la vie intellectuelle française, les années 1960 et 1970, quand des philosophes qui contestaient la société bourgeoise, ses hiérarchies et ses modes de domination, sont eux-mêmes devenus des maîtres à penser. Par le biais de la littérature, il cherche à leur restituer – parfois à leur corp(u)s défendant – leur individualité ». Cette persistance de l’individualité se manifeste dans l’importance de la figure de Sade pour un certain nombre d’entre eux (Klossowski, Bataille, Blanchot, Lacan, Deleuze, Barthes) »

Les autres articles explorent les parcours d’Edouard Glissant , poète et philosophe, et de François Roustang , thérapeute critique de la psychanalyse, deux figures qui elles aussi font voir l’histoire intellectuelle sous un nouvel angle.

A retrouver également, des articles sur le paternalisme libéral et la nécessité de refonder la politique de la drogue , un voyage en Arménie , des hommages à Pierre Mauroy et Michel Crozier , récemment disparus, et bien d’autres sujets.

Présentation de la revue

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