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Qu'est-ce que l'habileté, ce "juste dosage de mouvement inspiré et de savoir calculé" ?

La beauté du geste

7 min
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Dans sa fameuse synthèse sur l’évolution, André Leroi-Gourhan plaçait le geste et la technique avant la parole et le langage. C’est pourquoi les gestes, auxquels nous ne prêtons en général que peu d’attention, portent en eux, selon la belle expression de Michel Guérin "le vœu d'une parole fantôme".

Qu'est-ce que l'habileté, ce "juste dosage de mouvement inspiré et de savoir calculé" ?
Qu'est-ce que l'habileté, ce "juste dosage de mouvement inspiré et de savoir calculé" ? Crédits : Andriy Tsynharyuk / 500px - Getty

Dans Philosophie du geste (Actes Sud), Michel Guérin évoque ceux que nous faisons sans cesse lorsque nous parlons et notamment pour suppléer à un défaut de parole ou à un mot qui manque. Mais la formule dit aussi la longue mémoire déposée dans nos gestes les plus anodins et qui nous définit comme espèce au moins autant et d’une manière plus archaïque encore que le langage. Le geste atteste, nous dit l’auteur, un "vouloir-dire animal". L’association entre un signe linguistique et un objet est arbitraire. Le geste, lui, imite l’idée, il met en image le signifiant, il vient mimer le signifié. Il représente aussi une schématisation par le corps, qui s’invite ainsi en douce dans la conversation et confère une couleur, un relief et une identité à nos propos si souvent conventionnels.

Le geste fait signe

On se souvient que pour Ernst Cassirer, c’est le geste qui fait signe – celui qu’on appelle le geste déictique (du grec deixis qui signifie l’acte de montrer) – qui serait à l’origine du langage. Désigner du doigt une place, ici ou là, un objet, serait ce point de départ, un peu comme si la parole était un geste fossile. Et c’est dans le geste technique que se révèle le mieux cette dimension anthropologique. Certains primates savent aussi manier des outils rudimentaires et occasionnels mais sans les conserver, ni les entretenir, ni les améliorer. Seul l’homme semble capable de construire des outils à faire des outils, comme l’affirme Bergson dans L’Evolution créatrice . Si l’outil est une extension du pouvoir de préhension et de percussion de la main, c’est bien le geste qui assure son efficacité. L’auteur s’attarde sur la notion d’habileté "juste dosage de mouvement inspiré et de savoir calculé, l’équilibre entre le mouvement du corps, spontanément lancé et la connaissance analytique des solides." Et lorsqu’il parle de cette dialectique subtile entre l’habitude de faire et la lancée du geste, on pense aux belles pages que Jean-François Billeter a consacrées au commentaire d’un passage de Tchouang Tseu sur le geste de l’artisan et à ce qu’il faut à la fois de concentration et d’inconscience dans la répétition pour réaliser le geste parfait. Le corps s’émancipe alors du contrôle du cerveau pour laisser le geste se faire tout seul et devenir en quelque sorte le prolongement de l’outil.

Michel Guérin, qui a écrit plus d’une vingtaine de livres, est bien placé pour savoir qu’écrire est aussi un geste, même si le plus mental de tous nos gestes et celui qui illustre le mieux la solidarité de la main et du cerveau. Pour lui, l’activité de penser s’apparente davantage à la percussion qu’à la préhension (même imaginaire). Du stylet au clavier en passant par la plume taillée, voire acérée, il s’agit toujours d’imprimer à la matière un relief et le verbe tracer appartient à la famille de frapper, percer, forer. En somme "écrire, c’est creuser" et l’écriture, qui copie la pensée, "oscille entre l’exposition et le dépôt", entre la lumière et le secret, entre l’exotérique et l’ésotérique. Comme disait Nietzsche dans une formule inconciliable du Gai Savoir : "On ne tient pas seulement à être compris quand on écrit, mais tout aussi certainement à ne pas l’être". Ce reste d’obscurité, c’est aussi ce qui incite à la relecture, dans l’éternel retour du même.

Faire et danser

La lecture est aussi un geste, un geste immatériel. Lorsque je lis, nous dit l’auteur, "je relève les signes". Une activité qu’il qualifie de magique, "qui escamote les signes au profit du sens". Comme disait Sartre, "la lecture est une création dirigée" et pour l’observateur attentif du lecteur cette magie peut produire son effet. Dans Sens Unique , Walter Benjamin décrit un enfant lisant qui s’interrompt et lève le nez "tout recouvert par la neige de ses lectures".

Même la pensée est un geste, pour Michel Guérin. Il y aurait un art de penser, un art au sens traditionnel de "faire", comme il y a un art de dire, la rhétorique. Cet art a pour nom "méthode" et le Discours de la méthode n’est rien d’autre qu’un manuel technique à l’usage des philosophes. Ici, pas de geste visible comme chez Rodin et son penseur. Mais la geste du geste, son épopée mentale et sa gestation. On revient à l’outil, et à la dialectique qu’il instaure entre adaptation et émancipation. Et pour la pensée, l’adaptation à l’horizon d’attente, l’émancipation à l’égard des opinions. Ici le geste peut être défini comme motion, une intention faite corps, un élan qui conserve quelque chose de l’émotion initiale.

Beaucoup d’écrivains ont vu dans la danse une image de la pensée, comme Paul Valéry, Rilke, Mallarmé et surtout Nietzsche. Suivant en cela Rudolf Laban qui affirmait qu’il n’y a que deux grands modes de l’activité humaine, faire et danser, Michel Guérin se range dans la deuxième catégorie et consacre un chapitre entier à cette modalité du geste, en l’appariant à la tâche du penseur. Le renversement de toutes les valeurs, dans l’innocence du devenir.

Bibliographie

Philosophie du geste

Philosophie du gesteActes Sud, 2011

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