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Physiologie de la critique / Revue Approches

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Albert Thibaudet : Physiologie de la critique (Les Belles Lettres) / Revue Approches N°152 Dossier Henry Bauchau

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Albert Thibaudet, faut-il le rappeler, était le critique littéraire le plus important de l'entre-deux-guerres. Élève puis ami de Bergson, il fut aussi un proche de Gide et de Valéry, l'interlocuteur de Proust et le complice de Jean Paulhan. C’est dans La Nouvelle Revue française qu’il publia, de 1912 jusqu’à sa mort en 1936, ses fameuses chroniques au ton si personnel. Dans Physiologie de la critique , un recueil de six conférences données en 1922 au Théâtre du Vieux-Colombier, il distingue trois types de critiques : la critique spontanée, celle des lecteurs et du public cultivé, qui s’exprime par la parole et dans la conversation, la critique professionnelle des professeurs et des journalistes et la critique des artistes, celle des écrivains quand ils se lisent entre eux. D’une certaine manière, par son style direct et familier, parfois mordant, sa considérable érudition et son intuition infaillible pour repérer le tempérament créateur, sa critique est un condensé de ces trois modèles.

« La critique telle que nous la connaissons et la pratiquons – affirme-t-il d’entrée de jeu – est un produit du XIXème siècle. Avant le XIXème siècle, il y a des critiques. Bayle, Fréron et Voltaire, Chapelain et d’Aubignac, Denys d’Halicarnasse et Quintilien sont des critiques. Mais il n’y a pas la critique. » Pour qu’elle naisse comme genre, il faut selon lui que se constituent deux corporations, inexistantes en tant que telles avant le XIXème siècle : celle des professeurs et celle des journalistes. Car avant la Révolution française, l’enseignement est accaparé par la corporation cléricale et, on le sait, c’est au XIXème siècle que s’épanouit la presse. Mais dans son éclairante introduction Michel Jarrety ajoute une condition essentielle, présente en filigrane dans les conférences de Thibaudet : pour qu’il y ait critique littéraire, encore faut-il qu’il y ait une littérature, parvenue à la conscience de soi, comme c’est le cas au siècle de Victor Hugo et de Flaubert. Avec la formation d’une langue littéraire et revendiquée comme telle, qui n’est plus celle des genres épique ou rhétorique, et qui se distingue de plus en plus, et de la langue usuelle, et de ce qu’on appelait les Belles-Lettres, la littérature prend son envol et acquiert son autonomie à l’égard de la philosophie, en particulier celle du siècle des Lumières, comme à l’égard de l’histoire dès la disparition de Michelet. Elle devient ce que nous connaissons encore aujourd’hui : l’ensemble formé par les trois genres que sont la poésie, le théâtre et le roman.

C’est avec Sainte-Beuve que débute, dans la presse, la critique littéraire. Chateaubriand avait bien donné, avant lui des articles au Journal des débats ou au Mercure de France , et c’est là qu’il établit la fameuse distinction entre la critique des défauts et celles des beautés, laquelle trouve son modèle chez Diderot, dans la critique d’art des Salons , où Sainte-Beuve voyait le parfait exemple du « jeu et du triomphe de la critique, qui consiste à se mettre à la place de l’auteur ». Mais le propos de Chateaubriand est surtout politique et plus souvent polémique que littéraire. Et Sainte-Beuve, contrairement à Chateaubriand, écrira dans la presse de l’âge de vingt ans jusqu’à ses derniers jours. Thibaudet voit dans cette critique au jour le jour, ou de lundi en lundi, l’héritière de la critique vivante et spontanée des lecteurs éclairés qui animaient les conversations littéraires dans les salons du XVIIIème siècle. Il la décrit comme une manière – je cite « d’entretenir autour des livres ce courant, cette fraîcheur, cette respiration, cette atmosphère du moderne ». « Loin de nous – écrivait Sainte-Beuve dans un article sur Victor Hugo – de penser que le devoir et l’office de la critique consistent uniquement à venir après les grands artistes, à suivre leurs traces lumineuses, à recueillir, à inventorier leur héritage… Il en est une autre plus alerte, plus mêlée au bruit du jour et à la question vivante, plus armée en quelque sorte à la légère et donnant le signal aux esprits contemporains ».

La première forme de critique à laquelle Sainte-Beuve fait ici allusion, c’est celle des professeurs, qui consiste précisément à inventorier, à classer et dont le modèle achevé, à la fin du siècle, sera la nouvelle discipline universitaire de l’histoire littéraire, dont le grand codificateur est Gustave Lanson. Là, nous dit joliment Thibaudet, « la critique paraît comme une tranche brillante sur une épaisseur de durée ». Mais ces « coupes dans la durée », ces « étiquettes » semblent se brouiller devant les avatars du style, qui fait que le classique et le romantique, par exemple « sont deux systèmes coexistant et complémentaires ». Et la critique universitaire est pour lui « trop instruite », « trop embarrassée du passé » et donc « un peu gauche et lourde devant les œuvres nouvelles ». Par rapport à elle, « la critique des œuvres du jour, faite dans l’esprit du jour et dans la langue du jour », malgré ses inévitables erreurs de perspective, contribue à « donner de l’être au jour qui passe » et surtout, elle est plus apte à discerner la vraie nouveauté, c’est à dire à coïncider avec l’esprit créateur de l’écrivain. Dans cet exercice, le critique n’est plus seulement le secrétaire du public et son art peut acquérir une véritable dimension littéraire. En la matière c’est plutôt du goût que du jugement qu’il convient d’user, « et du goût vivant, alerte, jeune, pas ce goût tourné vers le passé ».

Jacques Munier

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A lire aussi :

Réflexions sur la littérature (Quarto Gallimard)

« Son ample curiosité, sa bienveillante versatilité, l'ingéniosité de ses comparaisons et son style familier donnèrent une audience européenne à sa chronique de La Nouvelle Revue française . Mois après mois, de 1912 à sa mort, il traita tous les sujets, grands et petits, bas et hauts, graves et cocasses, non seulement les dernières parutions mais aussi les classiques, sans oublier les films de Chaplin. Toutes les Réflexions sur la littérature de Thibaudet sont données ici dans l'ordre de leur parution dans la NRF , avec une annotation qui en démêle les perpétuelles allusions. Par leur savoir, ce sont les Lundis du XXe siècle ; par leur sagesse, ce sont nos Essais … sur le modèle de Sainte-Beuve et surtout de Montaigne, "père de l'esprit critique". »

Antoine Compagnon (qui a réalisé l’édition avec Christophe Pradeau)

Revue Approches N°152 Dossier Henry Bauchau

Romancier, psychanalyste, dramaturge, poète, l’auteur d’Oedipe sur la route nous a quittés en septembre dernier Cette livraison d’hommages

Eloges, écho, correspondances fait le tour de toutes les facettes de l’écrivain. Guy Samama a rassemblé dans un N° spécial tous ceux, amis ou spécialistes, qui ont approché l’homme ou l’œuvre

ÉLOGES

Les voix profondes ne s’éteignent pas - Myriam Watthee-Delmotte

Trente ans d’amitié créatrice - Marc Quaghebeur

Cher Henry, vous voilà devenu un gisant - Myriam Watthee-Delmotte

Étrange, Henry, le temps qu’il faut… - Marc Quaghebeur

EN ÉCHO

Surtout, méfiez-vous du confort - Anne Davenport

Merci - Isabelle Gabolde

Souvenirs normands - Anne Begenat-Neuschäfer

« Mon plus secret conseil et mon doux entretien » – Dominique Pohier-Stein

Sur la corde mince de ce que le poème peut sauver – Werner Lambersy

Pour Véronique, la déchirure, vivante, nécessaire, Henry – Véronique Petetin

CRÉER AVEC HENRY BAUCHAU – ÉCRITURE

Pierre et Henry chez la Sibylle – Jean-Paul Louis-Lambert

Écrire sous la dictée – Anouck Cape et Sophie Lemaitre

Écouter l’écriture comme sa flûte intérieure – François Devenne

Devenir écrivain – Chantal Deltenre

« L’ampleur végétale de soi-même » - Régis Lefort

Un petit mot de ce lieu d’enfance – Véronique Petetin

Persévérer dans son être d’écrivain – Colette Nys-Mazure

ARTS PLASTIQUES

Henry Bauchau, Orion, Lionel – Philippe Reliquet

Le grand ami – Propos de Lionel D., recueillis par Chantal Deltenre le 9 décembre 2012, à Alfortville

Ève dans la forêt – Hortense Damiron

ARTS DE LA SCÈNE

Diotime et les lions au théâtre des Osses de Fribourg

Poésie, roman, musique, théâtre – Pierre Bartholomée

Pour Antigone – Thierry Roisin

Gengis Khan ou l’épopée intérieure - Entretien réalisé par Jean-François La Bouverie

CORRESPONDANCES

Comment m’apparaissiez-vous en 1950 ? Lettre à Henry – Marie-Claire Boons-Grafé

Vers une même clarté : derniers échanges Henry Bauchau-Philippe Jaccottet – Amaury Nauroy

Henry Bauchau, un ami lointain – Philippe Jaccottet

Écrire : atteindre le but sans le regarder. Cinq lettres d’Henry Bauchau à Jean Paulhan – Bernard Baillaud

« Il est toujours temps de commencer ». Lettre inédite d’Henry Bauchau à André Molitor du 19 juillet 1979 – Catherine Mayaux

Au vif de l’amitié – Olivier Ammour-Mayeur

Boulevard périphérique : trois adresses à Henry Bauchau – Hélène Viennet

POÈMES INÉDITS À HENRY BAUCHAU

Art poétique – Daniel De Bruycker

La neige est impatiente de tomber – Pierre-Jérôme Henin

Quelques petites choses à murmurer à l’oreille des mourants – Werner Lambersy

Le N° 153 d’Approches , vient de paraître. Le thème de son dossier est « Abandonner, S’abandonner ».

http://revue-approches.fr/numero-153-a-venir-abandon/

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