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Pierre Bayard / Revue Feuilleton

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À retrouver dans l'émission

Pierre Bayard : Aurais-je été résistant ou bourreau ? (Les Editions de Minuit) / Revue Feuilleton N°6

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Pierre Bayard : Aurais-je été résistant ou bourreau ? (Les Editions de Minuit)

Dans la série des enquêtes du professeur Bayard, voici le dernier opus. Après Qui a tué Roger Ackroyd ? , où le lecteur est invité à refaire à nouveaux frais le chemin d’Hercule Poirot vers la manifestation de la vérité, après Comment améliorer les œuvres ratées, où il prodigue ses conseils désintéressés à quelques grands écrivains pour des textes considérés comme plus faibles, La Henriade de Voltaire ou Rousseau juge de Jean-Jacques , Jean Santeuil de Proust ou encore L’Amour de Marguerite Duras, après Comment parler des livres que l’on n’a pas lu , je ne l’ai pas lu mais je peux vous en parler, après Le plagiat par anticipation , où il se demande si, par exemple, Voltaire ne se serait pas inspiré de Conan Doyle pour Zadig, ou Maupassant de Proust et si Sophocle n’aurait pas plagié Freud avec Œdipe, j’en passe et des meilleures, Pierre Bayard revient avec une question que nous nous sommes tous posée un jour ou l’autre : sous l’Occupation, dans quel camp me serais-je trouvé ? Celui des résistants, des collabos ou de la majorité silencieuse ?

Dans cette nouvelle virée en uchronie, et pour incarner son personnage, il a endossé les habits de son père, dont il dit partager de nombreux traits, notamment au plan intellectuel, ainsi qu’un goût commun pour la littérature qui les a tous deux conduits en khâgne. Il s’est également inspiré des observations des psychologues et des spécialistes du comportement qui ont étudié les situations de « conflit éthique » dans un contexte de soumission à l’autorité, et il a analysé différents cas présentés par l’historiographie, les témoignages ou la littérature : Lacombe Lucien , le film de Louis Malle dont le scénario a été écrit avec Patrick Modiano, l’enquête de Christopher Browning sur les membres du 101e bataillon de réserve de la police allemande qui ont perpétré massacres sur massacres en Pologne, Des hommes ordinaires , pourtant, mais aussi, et à l’opposé, le cas du jeune maurassien Daniel Cordier qui refuse d’entendre l’heure de la défaite sonnée par Pétain, rejoint le général de Gaulle et deviendra à son insu le secrétaire de Jean Moulin le « Juste » pasteur protestant du village de Chambon-sur-Lignon, dont les habitants, à son initiative, ont sauvé 5000 enfants juifs, les jeunes résistants allemands Hans et Sophie Scholl ou encore ce consul portugais à Bordeaux qui délivre des visas à tout va en 1940 malgré une circulaire de son gouvernement qui en restreint drastiquement l’obtention. Toutes ces figures d’opposition à la tyrannie illustrent le caractère crucial d’un choix fait en de sombres temps, une « bifurcation » assumée du destin, et malgré la fascination morbide que suscite le devenir-bourreau chez des gens ordinaires et d’ordinaire pacifiques, le devenir-résistant semble à l’auteur plus singulier et plus intéressant. Car « pour un freudien, le glissement vers les ténèbres n’a rien d’énigmatique et il est dans la logique du fonctionnement psychique de laisser libre cours aux pulsions violentes quand s’effondrent les barrières de la société ».

Le cas de Lacombe Lucien est paradigmatique de la bifurcation du destin qui oriente le cours d’une vie. Le jeune paysan fruste vient trouver son ancien instituteur dont il a entendu dire qu’il dirigeait le maquis local, pour s’engager dans la Résistance. Celui-ci lui fait part de ses réticences car Lucien est jeune mais ne lui oppose pas de refus net. Le lendemain, alors qu’il rentre à vélo, une crevaison l’oblige à finir son chemin à pied, et il arrive après le couvre-feu. En passant devant une maison, il aperçoit un groupe de personnes qui semblent faire la fête et il les observe jusqu’à ce qu’il soit repéré par l’un d’entre eux et entraîné à l’intérieur sous la menace d’une arme. Là il sympathise avec eux et livre à ces collabos le nom de l’instituteur. A cause d’une crevaison, la bicyclette symbolisant le rôle du hasard dans cette histoire, son destin va bifurquer du tout au tout et au lieu de s’engager dans la Résistance, Lucien rentre dans les rangs de la milice. A l’époque (1974), le film avait fait scandale dans une France qui vivait dans le mythe d’une opposition générale à l’occupant et qu’un simple concours de circonstances puisse ainsi décider d’orientations aussi opposées ne passait pas. En l’occurrence, ce que montre le film, c’est – je cite – « la prévalence des déterminations psychologiques sur les êtres humains, dès lors que les déterminations politiques sont inexistantes ».

Passant des hommes ordinaires aux destinées extraordinaires de ceux qui, au péril de leur vie, ou de leur situation sociale, ont décidé de sortir du rang et d’entrer en Résistance, Pierre Bayard repère différents facteurs pour expliquer ce choix. Chez Romain Gary, ce sera l’indignation. « Gary, dit-il, n’a pas de rancune envers les Français qui ont accepté l’armistice et il dit comprendre ceux qui ont refusé de suivre De Gaulle. Il va même plus loin en reconnaissant qu’ « ils avaient raison », ce qui précisément aurait dû les mettre en garde. Cette raison qui les a égarés tenait à leur sagesse, leur culture, leur goût des humanités, toutes qualités qui rendent pessimistes sur la condition humaine et ne prédisposent pas à s’engager dans une aventure incertaine. » Mais il y a aussi l’empathie avec la souffrance d’autrui, comme dans le cas des époux Trocmé à Chambon-sur-Lignon, des personnalités altruistes qui dans la plus grande discrétion ont sauvé durant toute l’Occupation des enfants juifs en les cachant chez eux et chez leurs voisins. Là, on se trouve en présence d’un autre type de comportement exceptionnel, qui se distingue de celui des héros, c’est celui de ceux qu’on appelle les « Justes », dont l’efficacité tient davantage à leur invisibilité. Et dans cette galerie de portraits, ils ont le premier rôle.

Jacques Munier

Revue Feuilleton N°6

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