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Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage / Revue Actes de la recherche en sciences sociales

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Edouard Louis (ss. dir.) : Pierre Bourdieu L’insoumission en héritage (PUF) / Revue Actes de la recherche en sciences sociales N° 195 Dossier centres-villes Modèles, luttes, pratiques (Seuil)

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Dans ses Trois études sur Hegel , Adorno retourne la proposition habituelle qu’on fait à la pensée d’un grand disparu : « que reste-t-il aujourd’hui de Hegel ? » en lui préférant cette autre question : « que signifie l’époque présente face à Hegel ? », tout en raillant le douteux privilège de ceux qui se sont contentés de vivre après lui pour lui chercher querelle (des poux) et disputer un « certificat d’actualité ». Rien de tel dans le petit livre qui paraît aujourd’hui, qu’on pourrait décrire comme la réunion amicale de lecteurs qualifiés. D’Annie Ernaux à Didier Eribon, en passant par Arlette Farge, Frédéric Lebaron, Geoffroy de Lagasnerie ou Frédéric Lordon, ils ne sont pas spécialistes patentés de Bourdieu, même si Frédéric Lebaron, par exemple, a travaillé dans l’équipe que le titulaire de la chaire de sociologie avait formée au Collège de France. Chacun, et c’est sans doute plus précieux, confronte des souvenirs de lecture à ceux des moments où les livres revisités sont parus, et cette confrontation de moments se fait aujourd’hui, appelant en quelque sorte l’époque présente à comparaître.

La contribution d’Annie Ernaux est sans doute l’une des plus caractéristiques de cette attitude. « Il y a vingt-cinq ans – commence-t-elle – tombait comme un aérolithe dans le paysage culturel français un pavé de 640 pages, paru aux Editions de Minuit, dont le titre « parlait » à tout le monde, La distinction . » Elle rappelle le « remue-ménage critique extraordinaire » causé par cette parution, comme si l’on avait touché à quelque chose d’intime, les goûts et les couleurs qui nous définissent socialement, qui nous « distinguent » et nous séparent, nous « classent » aussi à notre insu. Elle décrit l’onde de choc comme l’effet d’une sorte de « violence » exercée par l’enquête. Mais pour l’auteure de La Place ou de La Honte , il y eut surtout un effet de « reconnaissance », la validation et la mise au point de sensations et de souvenirs inarticulés mais bien réels : les différences de modes de vie qui trahissent l’appartenance sociale et « les formes invisibles par lesquelles s’exerce la domination ». Cette reconnaissance, « confirmation lumineuse », s’augmentait alors du poids d’une connaissance, d’un savoir qui dévoilait l’un des mécanismes essentiels du monde social, et l’intervention de l’écrivaine, à distance du commentaire laborieux, se présente plutôt comme l’expression d’une reconnaissance de dette à l’égard de qui lui a « donné plus de force et de liberté ».

La fille d’un patron de café ouvrier, que désolaient les propos de son père sur les livres et le savoir scolaire – « tout ça s’est bon pour toi, moi j’en ai pas besoin pour vivre » – s’attarde sur la couverture provocatrice de La distinction , un tableau hollandais qui représente un bon vivant agrippant un gigot dont il porte à sa bouche largement ouverte un morceau arraché avec ses doigts. Que faut-il regarder, se demande-t-elle, l’œuvre d’art ou le geste du personnage qui apparaît tout sauf distingué ? « Avec ce corps qui crève la page », constate Annie Ernaux, Bourdieu « nous envoie brutalement à la figure la relation existant entre le jugement esthétique et le jugement social et à celle entre le goût des aliments et le goût des œuvres d’art ». Ce faisant il « commet le sacrilège suprême en brisant la frontière entre les consommations ordinaires et les consommations culturelles », lesquelles peuvent aussi bien se convertir en signes de distinction ou de vulgarité.

Cette belle et juste lecture de l’écrivaine reste sensible à la qualité de l’écriture de Bourdieu, qui n’est pas littéraire et constamment tendue par le raisonnement. Mais Annie Ernaux parle de « l’irrigation sous-jacente de l’écriture par des sentiments de révolte, de douleur vis-à-vis de toutes les formes de domination » et du « feu sans cesse couvant et retenu d’une révolte aiguisée par la mémoire personnelle contre l’injustice du monde ». « Et dans ce livre où l’auteur ne dit jamais « je » – conclue-t-elle – il est toujours question de « nous ».

Ici, c’est l’époque qui rend raison à Bourdieu, tout comme à propos de la reproduction sociale des inégalités à l’école ou à l’université, qu’évoque Didier Eribon dans sa contribution consacrée au texte de mai 68, l’Appel à l’organisation d’états généraux de l’enseignement et de la recherche , appel notamment à ce que s’expriment les voix absentes des discussions académiques et qui révèlent, « par leur absence même, la vérité profonde du système, sa violence, sa brutalité ». Le sociologue, auteur notamment des Réflexions sur la question gay , évoque le dialogue engagé par Bourdieu avec le mouvement féministe ou homosexuel, où il retrouve un geste comparable à celui qui l’amenait en 68 à questionner le mouvement étudiant sur la perpétuation de l’ordre social et de ses hiérarchies. « Le dialogue critique avec les mouvements critiques n’est pas toujours facile à mener », observe-t-il, en relevant que malgré toutes les avancées dues aux luttes des femmes la structure de la domination résiste et fait preuve d’une remarquable résilience. C’est pourquoi il nous faut encore et encore réviser la leçon Bourdieu.

C’est tout l’objet de la contribution d’Arlette Farge, qui s’arrête sur la polémique déclenchée dans les milieux féministes lors de la parution de La domination masculine . A l’époque les féministes s’étaient offusquées du fait que Bourdieu ne cite que quelques-uns des travaux d’histoire des femmes en semblant ignorer tous les autres, déjà très nombreux. On n’entrera pas dans le débat. Arlette Farge conclut sur les dernières pages du livre et sur l’étonnant hymne à l’amour qu’elles contiennent : l’amour, parenthèse enchantée, qui serait la mise en suspens de la violence symbolique

Jacques Munier

Revue Actes de la recherche en sciences sociales N° 195 Dossier centres-villes Modèles, luttes, pratiques (Seuil)

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