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Poétique du banc / Revue Théodore Balmoral

5 min
À retrouver dans l'émission

Michael Jakob : Poétique du banc (Éditions Macula) / Revue Théodore Balmoral N°74 Du vin, des livres et des roses

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Dans la description par Robert Dodsley du jardin des Leasows, près de Birmingham, un plan où figurent les bancs montre qu’ils scandent littéralement le parcours, offrant leurs points de vue cadrés au regard et à la contemplation. Chacun d’entre eux porte d’ailleurs une inscription signalant au promeneur nonchalant la scène paysagère qu’il ne doit pas manquer. Objet minuscule et presque effacé, voué au repos des corps, le banc acquiert dans le jardin à l’anglaise une valeur déictique, il semble pointer du doigt l’image remarquable. C’est sous cet angle esthétique que l’examine Michael Jakob, plutôt comme une « machine à faire voir » que comme l’élément de la conversation ou de l’idylle, même s’il ne manque pas de signaler sa consistance politique et sociétale à l’époque où les domaines se couvrent de clôtures en Angleterre, offrant à la subjectivité des nantis un lieu d’expansion de la privacy , et opposant l’emblème de la propriété privée au droit coutumier des paysans sans terre.

Par un effet audacieux de montage alterné ménagé par l’auteur, le sens bascule dans une autre représentation du banc, celle qui accompagne les photos de Lénine malade à la veille de sa mort, poussé vers la sortie mais faisant de la résistance depuis sa datcha de Gorki, assis sur son banc préféré. Dans le film dédié à sa mémoire – Trois chants sur Lénine – Dziga Vertov s’attarde sur ce banc, le montrant d’abord vide comme le symbole de sa disparition et en manière de métonymie de l’empire soviétique orphelin. Ici le banc ne sert plus à voir, mais à être vu, tel quel, dans son humble présence signalant une lourde absence. Édouard Manet sur le tard, malade et déprimé dans sa retraite de Versailles, avenue de Villeneuve-l’Etang, peindra dans ce qu’il appelle « le plus affreux des jardins » un banc solitaire – le sien – en signe éloquent d’absence consentie. La discrète scénographie du banc parle à qui sait l’entendre, comme dans la scène finale de L’Avventura d’Antonioni, où les deux personnages, rendus à leurs impasses face au paysage lointain de l’Etna, s’abandonnent à une infinie mélancolie sur le dossier d’un banc.

« Son allure solipsiste ne devrait point occulter son caractère principalement relationnel » réplique l’auteur en développant longuement l’histoire des jardins d’Ermenonville, dernière demeure de Jean-Jacques Rousseau avant d’être transféré au Panthéon. Là, « l’esprit du lieu s’est fait banc », notamment celui dit des mères de famille , qui fait face au tombeau de Jean-Jacques devenu cénotaphe, sur l’Île des Cygnes rebaptisée Île des Peupliers. Un visiteur de l’An VII, Arsène Thiébaut de Berneaud, premier d’une longue cohorte de promeneurs plus illustres que lui, écrit dans son Voyage à l’Isle des Peupliers à propos du banc sacré dont il s’approche avec respect mais qu’il honore de son postérieur : « ainsi les mères de famille qui viennent s’y reposer, ont toujours devant les yeux celui qui leur a donné la meilleure leçon sur les devoirs sacrés de la maternité ».

Ce banc, témoin résolument muet des visites princières de toute l’Europe et des méditations des grands écrivains, invite à la confidence. Reçu par Stanislas de Girardin, le fils du maître et architecte des lieux, Napoléon, alors Premier consul, lui déclare sans ambages face au tombeau : « Il aurait mieux valu pour le repos de la France que cet homme n’eut pas existé ». Devant l’étonnement de son hôte, le futur empereur précise que c’est lui qui a préparé la Révolution française, à quoi Girardin fils rétorque que le citoyen consul n’a pas à se plaindre de la révolution. Réponse de Napoléon : « l’avenir apprendra s’il n’eut pas mieux valu, pour le repos de la terre, que ni Rousseau ni moi n’eussions jamais existé ! »

« Un banc est un geste », affirmait l’auteur d’une Théorie de l’art des jardins . Il n’est jamais posé là par hasard et témoigne d’une attention, voire d’une intention. Celui qui prend place entre ses accoudoirs ou sur ses lattes le ressent toujours confusément.

Jacques Munier

TB
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Revue Théodore Balmoral N°74 Du vin, des livres et des roses

Un programme alléchant pour une revue qui demande à être soutenue, c’est-à-dire lue

http://www.theodorebalmoral.com/

On continue la promenade avec des poètes et des écrivains

•Denis Borel, Le Repentir de l’esthète

•Christian Garcin, Lexique (2)

•Jean- Pierre Georges, Jamais mieux (4)

•Petr Král, L’Envie de Pordenone

•Thierry Laget, Discours de Stockholm

•Patrick McGuinness, Bruxelles : un essai sur la mélancolie (traduit de l’anglais par Gilles Ortlieb)

•Amaury Nauroy, Face au lac

•Gilles Ortlieb, Et tout le tremblement

•Pierre Pachet, Décollement

•Dominique Pagnier, Je ne sens rien

•Jacques Réda, Tabacs d’Orient

•Jean Roudaut, Jour de souffrance

•suivi, dans le cadre de la chronique Ce qu’il reste des livres, de

•Bernard Baillaud, Graines de lectures, sac vingt-et-unième

•Jacques Laurans, La Boutique aux tentations (À propos d’Aniki Bobo de Manoel de Oliveira)

•Christian Le Goff, Digressions helvètes (Charles-Albert Cingria)

•Marc Le Gros, Le Rendez-vous de Trez-Malaouen (Jean-Pierre Le Goff)

•Thierry Bouchard, Entretien avec Gilles Ortlieb (11)

« Je me souviens que dans mon enfance il y avait près de chez mes parents un café, un immense café dont la salle eût pu contenir cinq cents personnes.

Le cafetier Balmoral, ses quatre enfants et sa seconde femme s’y déplaçaient tout le jour comme dans un désert où j’allais quelquefois visiter Marguerite, la plus jeune des filles. La singularité de ce café, c’est que, pour si grand qu’il était, il n’avait qu’un seul client que Balmoral allait prendre à domicile matin et soir à l’heure de l’apéritif et ramenait chez lui après. »

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