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Portrait du cerveau en artiste / Revue Mouvement

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Pierre Lemarquis : Portrait du cerveau en artiste (Odile Jacob) / Revue Mouvement N° 65 Dossier Les écoles d’art à la sauce de Bologne

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Pierre Lemarquis : Portrait du cerveau en artiste (Odile Jacob)

« L’art est une garantie de santé mentale », disait Louise Bourgeois, une phrase qu’elle avait gravée sur son installation monumentale Precious liquid . Et Galien, déjà, affirmait que « la santé implique la beauté ». Les anciens Grecs avaient d’ailleurs une connaissance intuitive, déposée dans leur langue, du pouvoir somatique de l’art, de ses effets sur le corps, puisque le mot « esthétique » vient du grec aïsthésis , qui signifie « sensation ». L’esthétique, depuis Aristote, a longtemps été l’apanage des philosophes. Aujourd’hui les neurosciences s’intéressent aux mécanismes physiologiques qui conditionnent l’état mental permettant d’apprécier la beauté. Et le plus souvent, comme le montre Pierre Lemarquis, elles viennent apporter une confirmation scientifique à leurs réflexions.

L’auteur, neurologue, avait déjà exploré les résonnances de la musique tout au long de nos interminables circonvolutions cérébrales dans un ouvrage précédent, Sérénade pour un cerveau musicien . Ici, il revient sur sa partition mais il élargit son angle aux arts visuels, aux formes et aux couleurs, à la lumière et aux conséquences incalculables sur le métabolisme du spectateur d’un « petit pan de mur jaune » qui brille au milieu d’une toile de Vermeer. Il est vrai que l’effet produit par la musique nous semble moins mystérieux, l’oreille étant considérée comme un organe plus « intérieur » que l’œil, et l’on conçoit mieux qu’elle puisse avoir un écho en profondeur, comme dans la transe ou la danse stimuler la sécrétion d’opiacés endogènes en cas de douleur, diminuer les hormones du stress, faire baisser la pression artérielle et ralentir le rythme cardiaque, pour mettre le bébé en mode sommeil avec une berceuse, voire provoquer des orgasmes lorsque c’est le castrat Farinelli qui pousse le trille. Mais le plaisir que peut provoquer une toile de Kandinsky ou un portrait de Picasso nous apparaît plus cérébral, autant dire abstrait et peu incarné. Pourtant les émotions y prennent leur part et un neurologue de San Diego assure que notre cerveau est « câblé » pour apprécier le cubisme et que devant le portrait de Dora Maar, il se réjouit de voir simultanément la face et le profil.

Que se passe-il dans notre cerveau lorsqu’un tableau nous plait ? La technique dite « d’imagerie fonctionnelle par résonnance magnétique » révèle par exemple une activation des zones situées à l’arrière du cerveau dans le lobe occipital, des zones impliquées dans le décryptage des informations visuelles, un peu, commente l’auteur, « comme si le cerveau attentif augmentait la luminosité, le contraste, les couleurs pour profiter plus intensément de l’œuvre qui le séduit ». Et ce qui se produit alors est bien de cet ordre, celui de la séduction, une conduite archétypique et, comme on sait, essentielle pour la reproduction et la survie de l’espèce. Ce qui fait dire au neurologue que l’émotion esthétique s’inscrit « comme l’aboutissement d’un processus évolutif lié à la séduction ». D’autant que, dans le même temps, sont activées les zones impliquées dans la reconnaissance des visages (le gyrus fusiforme bilatéral), ce qui revient à dire que l’émotion suscitée est du même ordre que celle que provoque la vue d’un visage aimé. Et ce sont alors les circuits produisant les hormones du plaisir et de la récompense qui se déclenchent, ajoutant à la contemplation esthétique profondeur de champ et résonnance intérieure. C’est pourquoi il est si difficile de discuter des goûts et des couleurs. Une conviction aussi intime s’impose sans rémission. Mais là, il s’agit d’un plaisir gratuit, dissocié d’un but quelconque en terme de satisfaction sexuelle, ici il n’y a pas « plus si affinités », ce qui faisait dire à Emmanuel Kant que le jugement esthétique est de l’ordre d’une « finalité sans fin ».

En soulignant dans la Phénoménologie de la perception qu’une œuvre d’art est comme un individu où l’on ne peut distinguer « l’expression de l’exprimé » et dont le sens n’est accessible que par un contact direct, Maurice Merleau-Ponty désignait la même réalité, et il ajoutait : « c’est en ce sens que notre corps est comparable à l’œuvre d’art ». Il faisait allusion à un concept dont l’usage est très répandu en philosophie esthétique et en phénoménologie avant de connaître une fortune durable en psychologie, celui d’Einfühlung , ou empathie, la faculté de comprendre et de ressentir les émotions d’une autre personne. L’empathie est déclenchée par ce qu’on appelle les « neurones miroirs », qui commandent le comportement mimétique, dans l’apprentissage par exemple, dans le sourire qu’on renvoie spontanément à la personne qu’on croise, même inconnue, et qui arbore une mine réjouie, dans l’accompagnement muet que nous faisons à une musique écoutée ou encore dans ce réflexe conditionné et irrépressible dont nous avons tous fait l’expérience lorsque nous sortons d’une salle de cinéma en adoptant la démarche chaloupée de John Wayne ou l’allure paresseuse et désabusée de Jean-Pierre Bacri. Ces neurones, situés dans l’enveloppe du cerveau, très évoluée, entrent en résonnance avec la région frontière de l’insula et de là avec les régions profondes, plus anciennes, impliquées dans les émotions. D’où le trajet que parcourt la représentation d’une œuvre qui provoque l’empathie, depuis le circuit cortical évolué activé par les stimuli extérieurs – on va dire comme l’auteur, la beauté objective – jusqu’à l’amygdale, pas celle des ORL, évidemment, celle du circuit des émotions façonné par les expériences personnelles et qui aboutit au sentiment subjectif de la beauté. En gros les neurologues sont parvenus à retracer dans le cerveau le parcours qui va de « c’est beau » à « j’aime ».

Jacques Munier

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