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Pour un traité des corps imaginaires / Revue Perspective

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Jean Louis Schefer : Pour un traité des corps imaginaires (P.O.L) / Revue Perspective 2014/1 Dossier l’atelier

Chefer
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C’est une méditation aux accents poétiques sur ce que la peinture fait au corps et à la mémoire, laquelle procède par images, tableaux évanescents et toujours recomposés à partir d’une émotion – je cite « d’une motion d’affects passés devenus vagabonds et cherchant de nouveau un corps où revivre – affects qu’éveillent un moment du jour, une lumière, un son, une odeur – et qui ne perpétuent l’illusion de leur retour en nous que par le suppôt de corps dont ils sont l’accompagnement et l’assurance ainsi prise que ce n’est pas moi qui suis mon fantôme mais des fragments du monde passé dont je subissais, alors, l’ébranlement, comme si ces instants m’égalant à ces seules traces d’un présent dématérialisé étaient les instants répétés de ma mise au monde. »

« Ce que nous nommons images sont les motifs subsistants dans lesquels le moi d’autrefois a été enveloppé : elles demeurent, et font ainsi leur retour les blessures délicieuses ou douloureuses des joies, des traumatismes d’amour et de toutes les affections dont nous étions le milieu ». Ces « ritournelles », l’auteur les rapporte à l’anthropologie cartésienne qui avance que les idées sont – je cite Descartes « comme des tableaux, ou des images, qui peuvent à la vérité facilement déchoir de la perfection des choses dont elles ont été tirées, mais qui ne peuvent jamais rien contenir de plus grand ou de plus parfait ». La mémoire – « ce moi flottant hors du monde » – ne serait que cette recomposition, non pas d’événements mais d’affects réinventés en tableaux, « les éblouissements de Turner », « Monet chez Proust », une concrétion de substances de couleur, la couleur étant d’emblée un indice du style, surtout en peinture, davantage que la ligne ou le dessin dont la rigueur s’estompe dans les replis de la mémoire. Saint Augustin s’étonnait des effets pathétiques de la violence destructrice du souvenir, Carthage ne subsistant plus que dans l’image d’une arche brisée. La chair inventée de la peinture – couleurs et formes – nous ramène au parfum, à la texture ou au grain du réel comme aux motifs « de nos attachements et de nos dilections esthétiques », elle nous indique aussi nos possibilités de métamorphose. C’est ce que donnent à lire les écrits de Kandinsky dont Jean Louis Schefer résume ainsi la leçon : « le monde n’est réel que parce que ma mémoire conserve l’empreinte de formes qui ont été mon passage en lui ». À partir de là, ce que Taine désigne comme « l’hallucination vraie » en quoi consisterait la perception fait le reste, tout comme la voix entendue de la personne aimée « recompose tout le corps et les geste par lesquels nous l’aimons, et les instants dans lesquels elle était à elle seule le poème du temps ». Contrairement à ce que disait Platon, la peinture ni la poésie n’imitent la réalité. Et d’ailleurs, qu’est-ce que la réalité ?

Du coup, comment interpréter l’œuvre d’art, si ce n’est « comme le passage d’un fantôme qui éveille sur l’œuvre le songe qu’elle aurait pu être et qui arrache un semblant de vie à son indétermination essentielle » ? Je cite encore Jean Louis Schefer : « l’interprétation n’est que notre vie un instant ajoutée au temps ainsi aboli – puisque cette abolition du temps et la faille ouverte en lui étaient l’œuvre même ». L’auteur, dont la formation philosophique à l’Ecole des Hautes Études fut avalisée par Barthes et Greimas à la fois – ce qui est en soi un exploit – spécialiste de sémiologie des arts visuels, tente d’imaginer ce que pourrait être l’exposition idéale, affranchie des contraintes de la chronologie ou de la thématique – paysage, portraits (« je est une chose égale à toutes les choses »), une chambre à Venise. Car – je cite « ce qui relie les œuvres est une contamination de symptômes de déplacement de référence ou de dénotation ». Un urinoir renversé à la Duchamp comme un bénitier « qui sont la même chose - je cite – rapportée à l’origine de la coquille d’église inventée par les chrétiens coptes : la vulve dont naît Aphrodite – et dans quoi, fidèles, trempez-vous vos doigts pour prendre l’eau bénite et la donner à vos enfants ? »

Cet homme que fait la peinture et qui résulte de ce qu’on nomme « contemplation esthétique » n’a pas fini de nous surprendre. Il n’est pas « exception du langage » même s’il en adopte les manières, car il en est le repos, l’indécision, voire l’équivoque.

Jacques Munier

pers
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Revue Perspective 2014/1 Dossier l’atelier

La revue de l’INHA (Institut national d’histoire de l’art)

http://perspective.revues.org/4295

L’atelier, un lieu stratégique, à la fois l’athanor de la création et lieu de sociabilité, souvent peint par les peintres eux-mêmes pour cette raison, ou photographié, comme dans la parodie due à Brassai sous le titre Picasso mime l’artiste peintre, Jean Marais lui sert de modèle (1944). C’est souvent aussi le premier lieu d’exposition et ça a longtemps été un lieu de création collective, lorsque les équipes des grands peintres réalisaient les œuvres sous l’œil de celui qui les inspirait et les signait. De tout cela il est resté quelque chose : c’est ce qu’examinent notamment Jean-Marie Guillouët, Caroline A. Jones, Séverine Sofio et Pierre-Michel Menger au cours d’un débat retranscrit dans cette livraison

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