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Pour une éthique de la corrida / Cahiers d’anthropologie sociale

8 min
À retrouver dans l'émission

Fernando Savater : Tauroética Pour une éthique de la corrida (L’Herne) / Cahiers d’anthropologie sociale N°8 Dossier Des hommes malades des animaux (L’Herne)

Keck
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Savater
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L’auteur, philosophe bien connu en Espagne, professeur d’éthique et homme de presse, réagit ici à la décision de mettre fin à la corrida en Catalogne, votée par le Parlement de la Communauté autonome en juillet 2010 et qui est entrée en vigueur depuis le mois de janvier de cette année. Sans entrer dans les motivations liées au contexte, qui lestent la décision de tout le poids de la volonté séparatiste et nationaliste d’abandonner une tradition partagée par le reste de l’Espagne, Fernando Savater s’attache aux attendus, notamment éthiques de cette abolition. Car s’il n’est pas nécessaire d’avoir recours à une argumentation éthique pour justifier un rejet, voire un dégoût personnel pour les courses de taureaux, elle est en revanche nécessaire lorsqu’une communauté décide de leur interdiction totale et définitive.

C’est donc sur le terrain de l’éthique que le philosophe rencontre les défenseurs des droits des animaux, pour s’employer à démontrer qu’on ne saurait, sans verser dans un anthropomorphisme naïf, mettre sur le même plan la conscience humaine et la condition animale. Les questions débattues concernent autant l’éthique appliquée que fondamentale, elles constituent également une contribution au débat sur la nature de notre relation au monde animal, un débat qui a pris ces dernières années une ampleur considérable. Tout au long des différents textes qui composent l’ouvrage, Fernando Savater tente d’apporter une réponse aux questions suivantes : « Est-ce que les animaux sont autant humains que les humains sont animaux ? Quelle est l’attitude éthique adéquate face aux bêtes ? Devons-nous reconnaître des droits aux animaux et considérer la défense de leurs intérêts ou de leur bien-être comme une part de nos obligations morales ? » Toutes questions qui dépassent évidemment le simple cadre de la corrida. Et le philosophe laisse délibérément de côté l’argument douteux lié à la tradition folklorique, difficilement recevable sur un plan éthique.

C’est là qu’il s’en prend aux thèses du philosophe australien Peter Singer, l’auteur de La libération animale, ainsi que de la formule « tous les animaux sont égaux », sous-entendu, les hommes pas plus que les autres, et – je cite encore - « il faut désacraliser la vie humaine ». Car c’est toute une conception de l’humain qui se trouve engagée par ces idées. En accord avec celles-ci, Peter Singer est « végane », c’est à dire végétarien pur et dur, il condamne la consommation de tout produit d’origine animale, qu’il soit alimentaire ou manufacturé, en cuir par exemple, ou même seulement testé sur les animaux comme les cosmétiques, voire les produits pharmaceutiques et il estime qu’il est préférable de supprimer sans douleur au berceau un bébé affecté de graves tares physiques ou mentales irréversibles que de sacrifier un veau en pleine santé.

La base de son argumentation éthique provient d’une page du philosophe utilitariste Jeremy Bentham qui, dans son Introduction au principe de morale et de législation, à une époque où l’esclavage était encore légal, soutenait que la couleur de la peau ne pouvait être un argument pour priver un semblable de ses droits, pas plus que la faculté de raisonner ou de communiquer, qu’un chien ou un cheval possèdent davantage qu’un nouveau-né ou un vieillard sénile, n’autorise à établir une discrimination à l’égard du monde animal. A l’époque, les partisans de l’esclavage soutenaient que l’émancipation des noirs était équivalente à reconnaître des droits aux animaux. Bentham retournait donc l’argument et disait : pourquoi pas ?

On le sait, l’utilitarisme repose sur l’idée qu’une action doit être jugée à l’aune de ses conséquences, bonnes ou mauvaises. C’est donc le calcul de son intérêt qui conduit l’individu à adopter une conduite morale et dans l’esprit des utilitaristes cela n’exclut pas les animaux. Mais Fernando Savater se demande si l’on peut parler d’intérêt concernant les animaux et si l’on ne confond pas ici les besoins et l’instinct de survie avec ce qui résulte d’un choix rationnel, sinon pourquoi ne pas parler « de l’intérêt des planètes à conserver leur orbite actuelle » ? Car c’est dans ce choix, et dans la liberté qu’il suppose d’ajourner la satisfaction de nos besoins en vue d’intérêts supérieurs, que réside la dimension éthique de notre commune humanité. Même si l’instinct peut entraîner un calcul d’intérêt, il exclut cette liberté qui est le propre de l’homme, celle qui forme la substance de notre responsabilité. Le comportement de survie des animaux implique qu’ils n’ont pas d’autre choix, ils ne peuvent donc être considérés comme responsables, innocents ni coupables. De sorte, ajoute Fernando Savater, que « l’homme n’est jamais seulement un loup pour l’homme mais toujours la possibilité de quelque chose de bien mieux ou de bien pire ». C’est d’ailleurs la reconnaissance de cette exception humaine qui constitue la base de l’attitude éthique.

C’est cette exception qui est aussi le motif de la tragédie qui se joue dans l’arène de la corrida, en l’occurrence la conscience de la mort comme risque permanent et comme destin final. Le risque joué et constamment esquivé, le destin final assumé qui incombe le plus souvent à l’animal mais qui, « leçon mortelle contre leçon », comme dit le poète Rafael Alberti dans un hommage au torero Ignacio Sanchez Mejias, mort aux arènes en 1934, réunit dans la danse macabre l’homme et la bête.

Jacques Munier

Cahiers d’anthropologie sociale N°8 Dossier Des hommes malades des animaux (L’herne)

Ce n’est pas des partisans de la cause animale qu’il est ici question, même si une contribution de Vanessa Manceron leur est consacrée, l'étude ethnographique d’un mouvement de défense de la cause animale en France, favorable à l’abolition de l’élevage à vocation alimentaire. La grippe aviaire a révélé le caractère inacceptable de ses méthodes et le risque qu’elle fait courir à la santé publique

Il s’agit d’un dossier consacré aux crises sanitaires liées aux maladies animales transmissibles, coordonné par Frédéric Keck et Noëlie Vialles.

Frédéric Keck, l’auteur d’Un monde grippé (Flammarion, 2010) donne une contribution sur les rituels sanitaires liés à la grippe aviaire à Hong Kong, et sa transformation en « sentinelle » du risque sanitaire. Noëlie Vialles revient dans la sienne (Inquiétudes alimentaires. De la vache folle au poulet grippé) sur la manière dont ces inquiétudes se manifestent différemment suivant que la cause de la maladie paraît ou non imputable à une intervention humaine.

Avec un inédit de Claude Lévi-Strauss : « Corsi e Ricorsi. Dans le sillage de Vico »

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