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Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? / Revue Le Mouvement social

4 min
À retrouver dans l'émission

Denis Merklen : Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? (Presses de l’Enssib) / Revue Le Mouvement social N°245 Dossier Les crises du logement au XXe siècle (La Découverte)

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Entre 1996 et 2013, 70 bibliothèques ont été incendiées dans les quartiers populaires. On n’en a pas beaucoup parlé dans la presse et les sociologues présents sur le terrain des banlieues n’ont pas enquêté sur cette forme de violence urbaine. Il est vrai qu’elle s’inscrit dans tout un répertoire de pratiques conflictuelles où les incendies de voitures, par exemple, ou d’écoles, apparaissent plus spectaculaires, ou plus symboliques, s’agissant d’écoles. Et que cette forme extrême de dégradation s’accompagne d’une conflictualité « ordinaire » qu’ont bien souvent à subir les bibliothécaires sur la durée et qui n’est pas moins éprouvante : désordres dans les salles de lecture, conflits entre usagers ou entre les jeunes et les responsables, vols d’ordinateurs, de CD ou DVD et destructions diverses… Mais par son caractère définitif et fortement symbolique, mettre le feu à une bibliothèque n’est pas seulement un échelon supplémentaire dans une escalade d’incivilités. Par ailleurs l’acte semble bien dépasser le cadre exclusif de l’institution, contrairement à l’école, plus souvent perçue comme un barrage que comme un accès au monde du travail. Denis Merklen a mené son enquête en Seine-Saint-Denis, dans plusieurs villes de la communauté d’agglomération de Plaine Commune entre 2006 et 2011. Il a rencontré les bibliothécaires, les usagers, jeunes ou adultes, les édiles pour tenter de comprendre. Son hypothèse peut être ainsi résumée : c’est parce qu’elle sont situées au cœur d’un espace conflictuel que les bibliothèques « se révèlent comme une institution éminemment politique ».

Fréquentées par moins de 10% de la population ciblée dans ces quartiers, contre 20% au niveau national, les bibliothèques offrent pourtant une ressource pour des filles ou des femmes qui peuvent échapper là au contrôle masculin ou familial, ainsi qu’aux enfants et aux personnes âgées. Aux jeunes elles proposent toute une gamme d’ouvrages pratiques qui peuvent les guider dans leurs démarches de recherche d’emploi. Sans compter les outils informatiques, les DVD ou les bandes-dessinées, les bibliothèques se présentent le plus souvent comme des médiathèques. Mais le sociologue constate que, dès lors qu’ils sont déscolarisés, les jeunes cessent de les fréquenter, ce qui accrédite l’idée que dans leur esprit l’école et la bibliothèque ont partie liée, en dépit de tous les efforts des professionnels pour les distinguer.

Le sociologue pointe notamment la relation à la culture de l’écrit, qui semble opérer le clivage dont les bibliothèques subissent, à leur corps défendant, les conséquences néfastes, l’écrit étant perçu comme un apanage du pouvoir et de l’administration et non comme un vecteur d’émancipation. Il rappelle qu’en Amérique latine et en particulier en Argentine où il a commencé ses enquêtes sociales, les bibliothèques étaient animées par des militants associatifs ou politiques et qu’elles assuraient une fonction citoyenne. Et c’est bien dans cet esprit qu’elles fonctionnent dans nos quartiers populaires, même si les militants ont été remplacés par des fonctionnaires. Dans ces quartiers elles représentent les modèles réduits d’un espace public par ailleurs en jachère. Mais les jeunes peinent à l’investir. « Ils mettent des bibliothèques pour nous endormir – déclare l’un d’entre eux – pour qu’on reste dans son coin, tranquilles, à lire. Ce que les jeunes veulent c’est du travail. La réponse, c’est : « Cultivez-vous et restez dans vos coins ». On t’impose un truc ! » Au cours des émeutes de l’automne 2005, 32 bibliothèques ont été caillassées ou incendiées. On ne peut s’empêcher de faire le lien, dans un contexte évidemment différent, avec l’incendie criminel début janvier de la bibliothèque al-Saeh, l’une des plus grandes du Liban, située dans le cœur historique de Tripoli et dont près d’un quart des 85000 ouvrages a été détruit. Comme une réplique du séisme qui secoue la Syrie voisine, la bibliothèque dirigée par un prêtre grec orthodoxe a subi les foudres de l’obscurantisme islamiste. On ne va pas s’en réjouir en l’occurrence mais on peut en déduire, en creux, que l’objet et la symbolique du livre ont encore de beaux jours devant eux.

Jacques Munier

LMS
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Revue Le Mouvement social N°245 Dossier Les crises du logement au XXe siècle (La Découverte)

http://www.lemouvementsocial.net/

Dossier coordonné par Annie Fourcaut et Danièle Voldman, qui évoquent « l’éternel retour de la crise du logement », un dossier pluridisciplinaire et européen : pour établir « une comparaison entre les politiques et les et les expériences développées dans les démocraties occidentales, les régimes autoritaires du Sud et les démocraties populaires de l’Est.

XXI
XXI

Et dans la dernière livraison de la revue XXI, la belle histoire de cette femme – Françoise - qui a rénové avec soin les appartements de son immeuble pour les louer à des « cabossés de la vie, de tous les âges », du logement social avec le soutien de l’association Habitat et Humanisme, au 47 rue de Chabrol dans le 10ème arrondissement de Paris : « Un pari sous les toits », un pari intergénérationnel

http://www.revue21.fr/

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