LE DIRECT

Pourquoi l’amour fait mal / Revue du MAUSS

6 min
À retrouver dans l'émission

Eva Illouz : Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité (Seuil) / Revue du MAUSS N°39 Dossier Que donnent les femmes ? (La Découverte)

Mauss
Mauss
seuil
seuil
seuil
seuil

Eva Illouz : Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité (Seuil)

Robert Burton, l’auteur de la célèbre Anatomie de la mélancolie , décrivait au XVIe siècle les victimes de l’amour comme des « esclaves, des bêtes de somme, des fous, des imbéciles, des têtes en l’air, des atrabilaires , hors d’eux et aveugles comme des scarabées », et à peine plus tard le médecin français Jacques Ferrand évoque le « visage pâle, citron et blafard, les yeux enfoncés », où il reconnaît les signes sûrs des folles amours d’un jeune homme triste que, quelques instants auparavant il avait vu parfaitement jovial. Ces descriptions appartiennent à la longue tradition littéraire et culturelle qui dépeint l’amour comme une émotion douloureuse, une passion au double sens du terme, en particulier celui de « pâtir ». S’il y a là une topique, une sorte de posture, Eva Illouz entend montrer dans son livre, en sociologue, qu’elle a profondément changé de sens aujourd’hui et qu’elle reflète davantage « l’ensemble des tensions et des contradictions sociales et culturelles qui structurent les identités modernes », que les idéaux de la chevalerie, de l’amour courtois, de la galanterie ou du romantisme qui ont dominé les représentations et les valeurs dans le domaine amoureux pendant des siècles.

Le sens de la souffrance rédemptrice dans le passé, hérité de la morale chrétienne, s’appliquait parfaitement au sentiment amoureux, en particulier dans la symbolique de l’amour courtois où la douleur d’un amour non partagé et intensément idéalisé anoblissait à la fois l’amant et l’être aimé et fournissait à l’inspiration du troubadour les motifs de ses lamentations poétiques. Le romantisme exalta, sous une autre forme, les harmoniques de la souffrance amoureuse. L’auteur cite Gabriel Motzkin qui montre comment le processus de sécularisation de la culture occidentale conduisit, entre autres, à séculariser l’amour religieux en faisant de l’amour profane un sentiment sacré, et puis de l’amour romantique un sentiment opposé aux contraintes de la religion, et qui jouera un rôle important dans le processus d’émancipation à leur égard. Autant dire que la souffrance amoureuse se trouvait ainsi affectée de significations fortes, qui soutenaient l’individu et ajoutaient du sens à sa douleur. Rien de tel aujourd’hui, où l’individualisme dominant renvoie l’amant éconduit à sa responsabilité solitaire et où un rejet devient un déni du moi qu’il convient de refouler au nom – je cite – du « modèle utilitariste et hédoniste d’une psyché saine, où la souffrance est le signe soit d’un développement psychologique défectueux, soit d’une menace fondamentale pesant sur la perception qu’a le sujet de sa valeur sociale, et sur son estime de soi ».

Eva Illouz s’emploie à montrer que l’importance centrale que nous reconnaissons à l’amour dans notre bonheur et notre accomplissement individuel est du même ordre que ce pour quoi il constitue aujourd’hui un aspect aussi difficile de notre expérience, car « les deux sont liés aux modalités d’institution du moi et de l’identité dans la modernité ». Deux aspirations modernes auront notamment contribué à dépouiller l’amour de son « aura » mystique et des rituels de déférence qui l’illustraient : l’égalité de genre et la liberté sexuelle. Et il n’est pas sûr que les femmes aient gagné au change, elles qui étaient finalement protégées par des conventions qui leur assuraient une dignité et un statut moral qui glorifiait leur destin social, celui de prendre soin des autres et de les aimer, comme amantes, épouses et mères. Exposées sur le marché matrimonial qui jouxte dangereusement celui des rencontres sexuelles, elles subissent aujourd’hui de nouvelles formes de domination affective. D’abord parce que le sex-appeal s’est imposé dans l’imaginaire de la société de consommation comme l’élément central du modèle dont les grands signifiants sont la jeunesse et la beauté, et auquel chacune doit correspondre dans l’économie du désir qui gouverne la subjectivité moderne. Autrefois, nous dit l’auteur, « la beauté ne méritait d’être relevée que dans la mesure où elle reflétait le caractère ». Et même si la revendication du plaisir sexuel a pu constituer un puissant levier dans l’accès des femmes à l’égalité, les féministes ont sévèrement critiqué ce processus de « sexualisation » des femmes en montrant comment il les soumettait à la domination convergente des hommes et de la gigantesque machine économique qu’alimente l’industrie de la beauté. D’autre part, la relation demeure asymétrique entre des hommes qui affichent de plus en plus ouvertement une forme de détachement à l’égard du sentiment amoureux et de l’engagement, voire de la promesse qu’il suppose, et des femmes qui restent rivées à une sexualité de type exclusiviste et qui aspirent à la maternité dans le cadre du ménage monogame. L’auteure cite la sociologue et psychanalyste féministe Nancy Chodorow, qui estime que cette dissymétrie est aussi une conséquence de la structure familiale où les femmes sont en charge du soin apporté aux enfants. Les filles grandissent sans rupture dans l’identification à leur mère et reproduisent leur attitude fusionnelle avec les autres tandis que les garçons apprennent à se séparer. D’où, chez les hommes, l’émergence d’une forme de « phobie de l’engagement », dont témoignent de nombreux propos recueillis dans le cadre de l’enquête et pas seulement par peur des femmes et de leur pouvoir grandissant. La liberté sexuelle étant clairement devenue une forme de statut social de substitution pour des hommes dont le pouvoir est ébranlé sur les trois scènes du travail, du foyer et de la sociabilité masculine, on voit apparaître des sortes d’accumulateurs de « capital sexuel » qui s’érigent en modèle du genre jusqu’à la pathologie, les exemples abondent en proportion de l’accumulation du pouvoir, en tant qu’attribut suprême de la domination masculine.

Et pourtant l’amour fait du bien, il rehausse l’image de soi à travers le regard de l’autre, il donne du lustre à l’estime de soi mais au même temps c’est là que réside peut-être son risque le plus élevé. (Dépendance, rejet, déni de soi)

Jacques Munier

Revue du MAUSS N°39 Dossier Que donnent les femmes ? (La Découverte)

Ce numéro interroge, du point de vue du don, les ambivalences et complexités des rapports entre les femmes et les hommes

Qu’il s’agisse de donner la vie, de prodiguer des soins, de manifester leur sollicitude (care) envers les autres ou de faire don de leurs charmes, les femmes n’ont en effet cessé d’être identifiées, sinon assignées au don.

« Pourquoi les dons des femmes sont-ils, paradoxalement, tout à la fois célébrés et déniés, comme si le don véritable ne pouvait qu’être masculin? Plus encore, l’idée même d’un don féminin a-t-elle un sens? Doit-on nécessairement la réduire soit à une prescription de Dame Nature, soit à une pure construction sociale et culturelle ? »

Au sommaire :

A) Assignée au don, assignée au care ?

Alain Caillé : Le triple don et/ou la triple aliénation des femmes

Elena Pulcini : Donner le care

Lucien Scubla : Psychanalyse et anthropologie (I) : un rendez-vous manqué ?

Philippe Chanial : Don et care, une famille à recomposer ?

Roberte Hamayon : À propos de Beautés imaginaires de P.-J. Laurent

B) Assignée à la maternité ?

Lucien Scubla : De l’« échange de femmes » au don des femmes. Le déni de la procréation dans l’ « atome de parenté »

Anne Ducloux : Quand « recevoir » c’est prendre, et « rendre » déprendre. Émancipation des belles-filles par le « nouage du turban », à Boukhara (Ouzbékistan)

Élisabeth Conesa : Donner son corps, donner la vie à un enfant ?

Corine Renault : Transmettre la vie : est-ce un don ?

Irène Théry : Du don de gamètes au don d’engendrement

Julien Tardif, Mathieu Azcue : L’engendrement vu du don : ce qu’accoucher dans un monde biomédicalisé veut dire

Julia Kristeva : La reliance, ou de l’érotisme maternel

C) La femme ? Les femmes ? Quelle(s)femme(s) ? Sexe et genre

Bernard Saladin d’Anglure : Le « troisième genre »

Michel Kreuzer : De la notion de genre appliquée au monde animal

Catherine Malabou : Le sens du « féminin »

Carina Basualdo : Sujet d’amour. « On la dit femme, on la difamme »

Guy Le Gaufey : Pourquoi tout ce qui n’est pas femme serait-il homme ?

Alain Lemosof : L’objet du don n’est pas tout

Bruno Viard : Dissymétrie du masculin et du féminin

Philippe Chanial : La distinction de sexe

D) Dons des femmes, dons des hommes, et de quelques formes d’émancipation de la part aliénante du don

Philippe Rospabé : Du sexe des dons. Biens masculins, biens féminins dans les échanges cérémoniels intergroupes (Papouasie‑Nouvelle‑Guinée)

Christine Delphy (avec Sylvie Duverger) : La condition de possibilité du don, c’est l’égalité

Patrick Cingolani : Travail salarié, sphère domestique et égalité

Berthe Élise Lolo : Polygame de cœur, monogame de fait !

Sylvie Malsan : Dette et (in)dépendance des femmes dans un contexte migratoire

Éric Rémy et Julien Rémy : Ce que donnent les hommes qui font les courses !

Gilles Vieille Marchiset, Anne Tatu-Colasseau : Dons et transmissions au féminin dans les expériences de loisir. Le cas des quartiers populaires en France

Anna Cossetta : Ce que donnent les femmes sur le web ?

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......