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Pourquoi lire les philosophes arabes / Revue Cités

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À retrouver dans l'émission

Ali Benmakhlouf : Pourquoi lire les philosophes arabes (Albin Michel) / Revue Cités N°60 Dossier Que pensent et que veulent les neurosciences cognitives ? (PUF)

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Dans sa leçon inaugurale à la chaire d’histoire de la philosophie médiévale au Collège de France, Alain de Libera présentait sa conception de la discipline en se référant à Foucault et à son concept d’archéologie, entendu comme « l’histoire de ce qui rend nécessaire une certaine forme de pensée ». Et si une telle position « permet de ne pas s’incliner avec Lévi-Strauss devant la « puissance et l’inanité de l’événement », comme dans une file de condoléances, en se hâtant vers la sortie : la structure » on ne peut en revanche affirmer de l’événement de pensée, en tant qu’événement, « qu’il n’y a rien à dire sinon qu’il est arrivé ». « Il peut, de fait – poursuit le médiéviste – être remis en acte, et par là redonner à penser. » C’est l’ambition déclarée d’Ali Benmakhlouf à l’égard du considérable corpus de la philosophie arabe et le spécialiste de logique et de philosophe du langage qu’il est aussi s’emploie ici à montrer comment la recherche de la vérité au moyen de la raison – en quoi on peut résumer la tâche essentielle des philosophes arabes même lorsqu’elle s’appliquait au domaine de la religion – peut être aujourd’hui « remise en acte ».

De ce point de vue, une distinction s’impose selon lui entre les traditions juive et musulmane d’un côté, et chrétienne de l’autre, que résumait ainsi Léo Strauss : « Pour le juif et le musulman, la religion n’est pas, comme c’est le cas pour le chrétien, avant tout une foi formulée dans des dogmes, mais une loi, un code d’origine divine. Aussi la science religieuse, la sacra doctrina , n’est pas la théologie dogmatique, theologia revelata , mais la science de la loi, halaka ou fiqh . » C’est cela qui donne à la philosophie arabe sa « tournure » particulière, différente de notre philosophie médiévale, même si les deux ont puisé aux mêmes sources de la philosophie grecque. Ali Benmakhlouf ajoute ce qu’il appelle, en référence à Foucault, le « souci de soi », traduction moderne du « paradigme médical » que de Rhazès ou Avicenne – deux Persans – à Averroès l’Andalou les philosophes ont intégré à leur vision du monde et à leur propositions concrètes, non seulement comme une « technique d’intervention », mais – je cite Foucault « sous la forme d’un corpus de savoirs et de règles (…) une manière de vivre, un mode de rapport réfléchi à soi, à son corps, à la veille et au sommeil, aux différentes activités et à l’environnement. »

« Nous n’avons rien ou presque rien à apprendre ni d’Averroès, ni des Arabes, ni du Moyen Âge » affirmait Ernest Renan, qui avait pourtant consacré un livre à Averroès et l’averroïsme . Ali Benmakhlouf s’inscrit évidemment en faux contre cette assertion. Tout son livre s’érige contre une telle relégation dans les oubliettes de l’histoire de la pensée. Je ne retiendrai ici qu’une scène de dialogue qui en remontre sur la question aujourd’hui très débattue de l’opposition entre l’universalité et la diversité – entendez en l’occurrence l’universalité des droits de l’homme contre la revendication relativiste de la « diversité culturelle ». L’argument est linguistique, mais le raisonnement a valeur déductive. La scène met en présence un grammairien et un logicien à la cour d’un vizir. Le premier souligne la dette des catégories d’Aristote à l’égard de la langue grecque, dont la signification reste donc étrangère à un locuteur arabe. Le logicien défend au contraire l’universalité de ces catégories nonobstant leur translation en langue arabe. Le terme « catégorie » provient en effet du verbe grec categorein , qui signifie « accuser ». Les catégories sont les modes d' « accusation » de l'être, c'est-à-dire les différentes façons de signifier et de désigner ce qui est en général : affirmation ou négation, homonymie ou synonymie, substance ou quantité, qualité, relation etc. Aristote en liste une dizaine, des « expressions sans liaison » qui ne prennent sens qu’en relation à l’objet qu’elles déterminent. Chaque langue a bien son système symbolique pour les représenter. Mais devinez qui du grammairien ou du logicien conservera l’avantage devant l’histoire ? Les catégories aristotéliciennes resteront la base des débats ontologiques et épistémologiques à travers toute l'histoire de la philosophie, arabe comme occidentale. Et aujourd’hui encore, voyez le syllogisme imparable : tous les humains sont égaux, or la femme est humaine, donc elle est l’égale de l’homme.

Jacques Munier

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Revue Cités N°60 Dossier Que pensent et que veulent les neurosciences cognitives ? (PUF)

Dossier coordonné par Lionel Naccache, qui rappelle que depuis les années 50 et sans faire trop de bruit, les neurosciences cognitives ont beaucoup progressé, jusqu’à tenter aujourd’hui de définir ce qu’on appelle la pensée, ou de gagner pratiquement l’ensemble des sciences humaines et sociales en leur proposant de nouveaux outils : la psychologie, l’anthropologie, la linguistique, l’éthique et le droit et même l’économie, pourquoi pas demain la politique ?

Je me suis attardé sur l’article de Serge Stoléru « Sommes-nous libres par rapport à nos désirs sexuels ? » Sans surprise la réponse est non : « l’apparition d’un état d’excitation sexuelle est facilitée par la levée de l’inhibition exercée par différentes régions du lobe temporal et par le gyrus angulaire »…

Au sommaire également :

Mathias Pessiglione : Décision et rationalité : un sujet indiscipliné

Vanessa Nurock : Faut-il décerveler la morale ? Un examen philosophique de la neuroéthique

Laura Pignatel, Olivier Oullier : Les neurosciences dans le droit

Yves Sarfati : L'électrode et la mémoration. Pour une psychanalyse éclairée des neurosciences

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