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Pourquoi tolérer la religion ? / Revue Cultures & Sociétés

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À retrouver dans l'émission

Brian Leiter : Pourquoi tolérer la religion ? Une investigation philosophique et juridique (éditions markus haller) / Revue Cultures & Sociétés N°31 Dossier Signes religieux et laïcité (L’Harmattan)

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C’est une contribution importante au débat sur la laïcité. Brian Leiter l’aborde en juriste et en philosophe et l’on peut ainsi résumer la question qu’il pose : « pour quelles bonnes raisons l’État devrait-il se faire plus tolérant à l’égard des croyances religieuses qu’à l’égard de toute autre croyance ? ». S’il est vrai qu’il doit garantir la liberté de conscience, en vertu de quelle justification morale ou juridique doit-il admettre plus volontiers les exemptions à la loi commune en faveur des Témoins de Jéhovah que pour les objecteurs de conscience ou les végétaliens ? La question a une portée réelle aux États Unis, où Brian Leiter vit et enseigne. Dans ce pays qu’il définit comme celui de « l’hyper-religiosité », les enquêtes d’opinion révèlent qu’une grande majorité de la population refuserait catégoriquement d’élire un athée à une fonction publique, alors qu’elle n’éprouverait aucune difficulté à voter pour un homosexuel, un musulman ou un juif. Le problème ne se pose pas de la même manière en France mais ses analyses apportent un éclairage utile à notre débat, même s’il critique sans ambages la laïcité à la française, notamment la loi d’interdiction des symboles religieux ostentatoires à l’école. « Pourquoi donc tolérer la religion ? » demande-t-il. « Nullement en raison du fait qu’il s’agit d’une religion », c’est ce qu’il s’emploie à démontrer dans le livre. Un exemple revient au cours de sa démonstration, celui des enfants sikhs autorisés à déroger à la loi concernant l’interdiction des armes à l’école. Au Canada, la Cour Suprême a estimé recevable le droit des jeunes sikhs à porter le kirpan – un couteau cérémoniel – comme le requiert leur religion, en dépit du risque potentiel qu’il représente mais compte tenu de sa très faible probabilité, aucun cas d’utilisation du kirpan comme arme n’étant connu. L’affaire illustre aussi la valeur que la Charte Canadienne des Droits et Libertés – un texte constitutionnel – accorde au multiculturalisme. Mais Brian Leiter évoque en regard la coutume rurale de se transmettre de père en fils un couteau de chasse à porter en permanence, même à l’école. Ce symbole ancestral marque l’entrée dans l’âge adulte. L’obligation de conscience à l’égard de sa communauté, avérée par des siècles de coutume, ne fait aucun doute et l’identité de ce jeune homme à son égard passe par cette pratique. Pourtant, aucun tribunal ne reconnaitrait ce droit dérogatoire. Qu’est-ce qui fait qu’une religion instituée emporte alors la décision des juges ?

Très méthodiquement, l’auteur examine les termes de la question, à commencer par la tolérance. Selon la théorie de la justice de John Rawls, « la tolérance… est la conséquence du principe de la liberté égale pour tous ». Pour les utilitaristes comme John Stuart Mill, la tolérance est une vertu épistémique , référée à la connaissance de la vérité. C’est seulement à travers la diversité que nous pouvons prétendre nous en approcher, ce qui contribue à l’utilité globale. Et la seule limite est celle de la nuisance qu’une doctrine pourrait représenter à l’égard du bien commun. Mais d’après les deux points de vue, l’État devrait même tolérer les croyances religieuses qui vouent à l’enfer et la damnation éternelle tous ceux qui ne partagent pas la même croyance, tant qu’ils ne commettent pas de violences à leur encontre.

Ici c’est Martha Nussbaum qui affine le concept, les théories précédentes ne nous disant rien sur ce qui fait la supériorité juridique des religions par rapport à d’autres croyances ou opinions. La tolérance est un principe nécessaire – dit-elle – pour éviter l’oppression des religions minoritaires. Brian Leiter définit ensuite la notion de religion, une croyance détachée de toute sorte de preuves ou de raison, dont les dogmes ont un caractère catégorique – ce qui ne la distingue pas encore de la morale au sens kantien – et qui implique une métaphysique de la réalité ultime , qui procure enfin une consolation existentielle quant au problème de la souffrance et de la mort. Cela ne justifie pas davantage en droit comme en raison le régime de faveur des religions par rapport à d’autres croyances. Et l’on peut dès lors conclure pour préserver le vivre-ensemble, comme Pierre Brunet dans sa préface : « en admettant que Dieu ne soit pas mort, est-ce vraiment trop demander à ses fidèles que de mettre un peu d’eau relativiste dans leur vin d’absolu ? »

Jacques Munier

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Revue Cultures & Sociétés N°31 Dossier Signes religieux et laïcité (L’Harmattan)

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