LE DIRECT

Psychothérapie démocratique / Revue Corps

6 min
À retrouver dans l'émission

Tobie Nathan, Nathalie Zajde : Psychothérapie démocratique (Odile Jacob) / Revue Corps N°10 Dossiers Corps des affects / Corps en migration (CNRS Editions)

Tobie Nathan
Tobie Nathan

Il ne s’agit pas d’une invitation à profiter de la relative accalmie de la campagne électorale en ce pont du 1er mai pour entamer une cure de désintoxication, mais de faire entrer les psychothérapies dans le débat public sur le modèle de ce que font déjà les associations d’usagers qui posent sur ces thérapies des questions essentielles, de nature à faire progresser les connaissances et leur efficacité. Avantages et inconvénients des chimiothérapies sur la durée, de telle ou telle psychothérapie par rapport à l’affection envisagée, comme dans le débat sur la prise en charge de l’autisme, questions sur l’évaluation et les problèmes théoriques qu’elle pose, sur la formation, ou l’obtention du permis d’exercer, la déontologie : dans la mesure où ces pratiques, lorsqu’elles engagent la solidarité publique, doivent pouvoir être contrôlées et les dépenses consenties au bénéfice des traitements utilisées à bon escient, les auteurs plaident pour une approche citoyenne de ces questions, ne serait-ce que pour faire porter avec davantage de discernement l’effort public en direction de telle ou telle recherche.

D’autant que l’offre de psychothérapie est d’une formidable diversité. En l’absence d’information clairement accessible, comment choisir entre la psychothérapie humaniste, de Gestalt, d’hypnose, de bioénergie, de thérapie familiale ou entre la bonne trentaine d’écoles de psychanalyse qui existent en France ? L’affaire est de première importance car ces praticiens manipulent souvent des matières explosives et les conséquences de mauvaises orientations peuvent se révéler dramatiques pour le patient. Au-delà du débat virulent qui oppose les psychothérapies dites « dynamiques » et les thérapies comportementales et cognitives, les TCC, et dont le point d’achoppement est justement la question de l’évaluation, les auteurs insistent sur la nécessité de réfléchir aux modalités de cette évaluation, qui ne peut consister, comme pour un médicament, à évaluer l’état du patient à l’entrée et à la sortie de la cure. Ce type d’évaluation a toujours des résultats décevants, qui ne tiennent pas compte du fait que la plupart des thérapies « dynamiques », en premier lieu la psychanalyse, ne traitent pas des symptômes mais le mal qu’ils dissimulent et révèlent à la fois, qui ignorent l’immense diversité et la grande singularité des manières dont chacun perçoit son trouble, ainsi que le fait que dans un processus thérapeutique le patient doit renoncer à être l’expert unique de son propre mal pour venir en quelque sorte « habiter la théorie de son thérapeute », accepter de changer de logique et même de langue pour reprendre à neuf le trajet qui va du symptôme au mal. Dans cette mesure et compte tenu de la complexité du problème, les auteurs s’étonnent que les proches ne soient pas davantage sollicités par cette évaluation, eux qui suivent au jour le jour l’évolution du patient. Ils préconisent l’invention de protocoles qui prévoient de les inclure. Et qui aient davantage recours aux banques de données constituées par les associations d’usagers.

Cet appel à une démocratisation des psychothérapies concerne également les thérapies traditionnelles d’Afrique et d’Asie, qui méritent d’être considérées avec la même dignité que les nôtres. L’éminent représentant de l’ethnopsychiatrie qu’est Tobie Nathan rappelle ici que dans la plus grande partie du monde les psychothérapies n’existent pas et que ce sont des guérisseurs ou des chamanes qui assument ce rôle, dans le contexte de traditions qui ne sont pas figées et disent la « vérité » d’un groupe social donné, car « c’est autour de la question de la vérité que la psychothérapie se constitue comme puissance agissante ». Affirmer que Freud a découvert l’inconscient, comme Pasteur l’action des bactéries ou Flemming celle de la pénicilline implique une fallacieuse « universalité » qui rencontre ses limites dès qu’on s’occupe de patients migrants ou enfants de migrants.

L'ethnopsychiatrie est un mixte de psychologie clinique et d’anthropologie. Elle s'intéresse aux désordres psychiques dans leur contexte culturel, en relation aux systèmes culturels d'interprétation et de traitement des troubles. Elle se pratique à plusieurs, de préférence dans la langue du patient et en présence de co-thérapeutes familiers de sa culture d’origine. Il s’agit de parvenir à « la compréhension de sa plainte selon la logique des thérapeutes de son groupe », devenus les « diplomates » d’une transaction interculturelle. Dans l’une des nombreuses séances décrites, toujours émotionnellement et humainement denses, Tobie Nathan rencontre, pour établir une expertise demandée par le juge, le jeune Bachir, 14 ans, qui a planté au couteau un adulte au cours d’une bagarre. Il recueille de quoi faire le récit de sa vie et plonge dans la mémoire maraboutique de sa famille marocaine. Plus tard, en présence de son père au cours d’une longue consultation d’ethnopsychiatrie, apparaîtront des parallèles entre père et fils après un fascinant travail de décryptage, où il apparaît que le fils aura été une sorte de messager pour le père, comme un rappel de son élection au salut alors que sa mère lui avait sauvé la vie à l’âge de 2 ans grâce à un pèlerinage au sanctuaire d’un Walli, un saint local. Je dois résumer à l’extrême mais l’histoire mérite le détour, de même que le chapitre sur « les maladies de la terreur », la psychothérapie des traumatismes politiques dans les pays instables, avec l’exemple de la Guinée, où Tobie Nathan se trouvait en 2009 au moment du massacre des opposants au président Dadis.

Jacques Munier

Corps
Corps

Revue Corps N°10 Dossiers Corps des affects / Corps en migration (CNRS Editions)

La revue poursuit la confrontation et la mise en perspective des travaux en sciences humaines et sociales et en sciences de la vie, avec en ouverture un entretien de Bernard Andrieu avec Régine Detambel, écrivaine et membre de l’Oulipo, auteur notamment d’un Petit éloge de la peau et un autre grand entretien de Chantal Crenn et Simona Tersigni avec Eric Fassin. Les deux ont également coordonné le deuxième dossier consacré au corps en migration

Avec notamment :

Imaginaire du corps « métis » et « mixité conjugale (Yann Le Bihan)

Les concours de beauté à Tahiti (Laura Shuft)

Des corps en attente. Le quotidien des demandeurs d’asile (Carolina Kobelinsky)

Un cahier photo : la galerie de portraits de « types ethniques » dans les expositions coloniales ou diverse exhibitions, du chef Nyambi dans la danse des coupeurs de tête aux nains béarnais en passant par la caravane indienne au Jardin d’acclimatation ou la reconstitution d’un village Wolof à l’exposition coloniale

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......