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Quand la peinture se joue des portes / Revue Il particolare

5 min
À retrouver dans l'émission

Edouard Dor : Quand la peinture se joue des portes… (Michel de Maule) / Revue Il particolare N°25/26 Cahier Eric Clémens

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La valeur symbolique des portes n’a pas échappé aux peintres, ni leur caractère double et parfois duplice, réglant sur leurs gonds l’ouverture et la fermeture à la fois. Elles créent un effet de seuil, « un petit dieu du seuil », disait Bachelard et elles marquent un espace. De Masaccio à Matisse, de Vermeer à Vuillard les artistes ont joué de cette symbolique redoublée. Qui ne se souvient de la porte qui s’ouvre au fond de l’atelier de Velasquez peignant le couple royal face aux Ménines, ouverte pour l’éternité sur un personnage qui semble orchestrer le jeu complexe des regards et des reflets ?

Edouard Dor aime pousser les portes, surtout celles qui résistent, et qui ne s’ouvriront pas, en restant closes sur leur secret. C’est le cas de celle qu’on voit à peine et qui est la clé du tableau de Degas qu’on a cru bon d’intituler Le Viol pour lever l’ambiguïté et en quelque sorte mettre les points sur les i , ce que le peintre trouvait ennuyeux, lui qui avait donné ce simple titre : Intérieur , en sacrifiant, disait-il dans un sourire, à la peinture de genre de son époque, avec son goût pour les demeures bourgeoises. La scène est connue : une jeune femme à l’air accablé, en jupon et chemise, est assise la tête penchée sur son bras appuyé au dossier de la chaise, elle tourne le dos, en partie dénudé, à un homme solidement campé sur ses jambes dans une attitude de forte détermination, adossé à la porte qu’il semble condamner. « Pas d’issue », ça pourrait être la légende de ce tableau qu’Henri Loyrette le biographe de Degas, considère comme « l’une des toiles les plus oppressantes de l’histoire de la peinture » et qui dégage, de fait, une impression d’étouffement. Sa structure – construction et lumière – accentue ce sentiment, avec le point de la ligne de fuite situé juste au-dessus du dos courbé de la jeune femme, et comme soulignant son accablement. Sa ligne d’horizon est à une telle hauteur que le spectateur se trouve comme happé par la scène, attiré dans la chambre du côté de la femme et en empathie avec elle, éprouvant une furieuse envie de libérer la porte restée dans l’ombre derrière l’homme.

Autre toile emblématique : Le Verrou, de Fragonard, la porte tient le deuxième rôle après le couple, elle est bien visible dans la lumière qui éclaire aussi les amants, ou bien l’algarade qui prélude au viol, puisque cette toile a également été baptisée ainsi, Le Viol , en hommage paradoxal, sans doute, à la muette duplicité des portes. Le verrou ajoute ici une connotation sexuelle qui est confirmée par les nombreux indices répandus dans la scène, et minutieusement collectés par l’auteur. Cette porte surdimensionnée, dont le verrou haut placé impose au jeune homme enlacé ou repoussé – on ne sait trop – un mouvement ascensionnel de gymnaste ou de danseur qui ne laisse aucun doute sur ses performances physiques. Là encore la porte est beaucoup plus qu’un élément du décor, elle devient un motif de la dramaturgie.

Une porte ouverte sur une autre fermée. La double symbolique est représentée par Vallotton, dans un Intérieur – encore un – surtitré Le Haut-de-forme , à cause de celui qui trône sur la chaise au premier plan. Egalement intitulé La Visite , le tableau laisse libre cours à l’imaginaire de la porte, présentant l’objet dans ses deux versions, une porte entr’ouverte laissant voir une autre fermée sur un couloir, un rapprochement qui induit toute une histoire sans paroles, dont le chapeau est le seul témoin.

Jacques Munier

Revue Il particolare N°25/26 Cahier Eric Clemens

« Passionné par la question du langage, Eric Clemens a développé une pensée et une pratique de la fiction qui se comprend depuis la distinction qu'il opère du fictionnel et du fictif. Marqué par le langage, l'être humain est pris dans une différence irréductible - qu'il appelle la « différence phénoménologique » - qui entraîne un façonnement générateur de sa relation au réel. Ce façonnement d'un accès aux phénomènes par un langage - aussi bien verbal que gestuel, affectif, technique, musical, etc. - constitue le fictionnel.

Clémens l'a montré à l'œuvre aussi bien dans la prise de paroles et les institutions symboliques essentielles à la genèse du politique que dans la mathématisation et l'expérimentation scientifiques elles-mêmes - dégageant du même coup ce qui échappe à toute symbolisation (motif du passage des « philosophies de la nature » aux « théories du réel » particulièrement dans la physique contemporaine). Quant au fictif, connoté par l'imaginaire ou l'irréel, la littérature et singulièrement la poésie en fait l'épreuve par un langage second qui redouble et rejoue le langage courant. Et il en va de même dans les langages spécifiques des autres arts. »

Wikipédia

Avec des textes, des témoignages et des analyses de Christian Prigent, Ronald Klapka, Antoine Boute, Michel Deguy, Philippe Boutibonnes, Alain Frontier, Luc Jabon, Norbert Hillaire, Pierre Ouellet, Ann Van Sevenant, Jacques Bauduin, Bénédicte Gorillot et Jean-Luc Nancy

« Éric Clemens est un cas à part, et il était dans la logique de son titre que la revue Il Particolare lui consacre un épais dossier. À part, en ce qu’il est un philosophe-poète plutôt que l’inverse — même si Christian Prigent hésite. Et que ses poèmes ne sont pas l’illustration (métaphorique, allégorique, etc.) de sa réflexion, mais une mise en pratique, une série d’actes verbaux : un peu comme les personnages de Sade passent aux applications dans le boudoir. Philosophe, le sujet central de Clemens est le langage. Il a ainsi écrit sur la démocratie, affaire de lien social, ou –guistique ou sur l'action, qui repose sur des faits de langage. Son dernier ouvrage porte sur l’idée de nature, ou « réel » (au sens lacanien), et plus précisément sur ce autour de quoi, sans l’atteindre, tournent les sciences actuelles (biologie, physique quantique). Les poèmes écrits en parallèle à ce dernier livre s’intitulentMythe le rythme, Des choses de la dénature , et en dehors de l’allusion à Lucrèce (le maître de Ponge), les meilleurs moments sont assez déjantés, plus proches d’Artaud que d’un Valéry : échos syllabiques, dérives sonores, mots et syntaxe brisés, mobilité permanente de l’écriture, avec des rires et des grincements. »

Jacques Demarcq

A retrouver à l’American Gallery à Marseille samedi 28 septembre à 14h30 (10 bis rue des Flots Bleus 13007 Marseille – tel. 06 27 28 28 60) Lecture de Pierre-Yves Soucy, avec Jean-Pierre Cometti, une rencontre animée par Hervé Castanet, directeur de la publication de la revue Il particolare

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