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Que veut la Chine ? / Revue Monde chinois

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François Godement : Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme (Odile Jacob) / Revue Monde chinois N° 31 Dossier Tibet : créer pour résister (Choiseul)

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François Godement : Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme (Odile Jacob)

Dans un entretien récent donné au journal Libération , le sinologue Jean-Luc Domenach répondait ainsi à la même question – que veut la Chine ? – « On ne sait pas trop. Tout se passe comme si elle n’avait pas encore sa propre conception de l’ordre global ». Le livre de François Godement s’emploie dans tous les domaines, économique, politique, géopolitique, à scruter les indices d’une stratégie dans les hautes sphères du pouvoir présentées comme une « boîte noire » et le moins qu’on puisse dire est qu’elle demeure opaque. Pourtant, indices et révélations se sont multipliés ces dernières années, comme l’invraisemblable feuilleton de la chute de Bo Xilai, le plus ambitieux des candidats au pouvoir, dont le récit ouvre le livre, ou la succession d’incidents, de polémiques et de rodomontades dans la politique étrangère chinoise, notamment en mer de Chine, ou encore les atermoiements sur les réformes ou l’internationalisation de la monnaie. Comme dit l’auteur, la pékinologie s’apparente souvent à l’art de la divination ou plutôt à l’archéologie ou la paléontologie qui doivent « extrapoler un monument ou un animal à partir d’une colonne ou d’un os ».

En fait de politique, comme on le voit dans la nomination attendue du successeur de Hu Jintao à la tête du Parti, Xi Jinping, une décision que doit entériner le XVIIIe congrès qui s’ouvre aujourd’hui, tous les efforts de la direction collective visent à « éliminer l’imprévu » et à gommer les luttes de faction au sommet de l’Etat-parti afin de préserver la « boîte noire ». Pour François Godement, c’est devenu « la caractéristique la plus remarquable de la gouvernance en Chine populaire ». Depuis 1989 et la crise de Tiananmen, c’est cette ligne qui s’est imposée au détriment des partisans des réformes, une vision qui privilégie la politique des petits pas, on n’ose dire des micro « bonds en avant », dans l’attente que leur addition aboutisse, sans heurts et sans risques, au même résultat que la réforme. C’est évidemment faire fi de l’histoire et de l’exaspération grandissante de la population, qui se traduit par des émeutes et une violence en constante augmentation, tournée contre une classe politique corrompue jusqu’à la moelle et les inégalités sidérales de revenus. Si l’on peut estimer à plus de 1 million le nombre de millionnaires chinois en dollars, les 250 millions de travailleurs migrants – 40% de la main d’œuvre urbaine, les deux tiers de la main d’œuvre industrielle et 80% des chantiers de construction – ces mingong de l’exode rural sont souvent payés en dessous du salaire minimum légal, qui est d’environ 180 euros par mois. On estime qu’au sommet, 2% de la population du pays concentre 32% des revenus. A ce stade la fracture sociale est devenue un gouffre.

« Si Marx ressuscitait en Chine, nous dit l’auteur, il rédigerait fiévreusement un Livre III du Capital , car rarement une société, et moins encore une société communiste, n’a exhibé aussi brutalement les ressorts d’une économie d’accumulation de profits et d’inégalité sociale. » Et il est vrai que l’ « accumulation primitive » où il voyait les bases de la construction du capitalisme industriel sur le travail des prolétaires s’est produite en Chine maoïste sur le dos des paysans collectivisés, par un système de ponction invisible de la plus-value produite par la population rurale vers l’économie planifiée, les entreprises d’Etat et par conséquent leurs salariés. Le système reposait à la fois sur la fixation des prix des biens de consommation, demeurés inchangés depuis les années 50 alors que leur production augmentait sans cesse, et sur des prix très bas pour les récoltes. Aujourd’hui, la même recette est appliquée au travail salarié dans les industries d’exportation. C’est le principe de l’économie politique chinoise, dont la matière première principale est le travail et le mode de croissance, l’extraction de plus-value. Une économie hybride « où – je cite – la mobilisation de la main-d’œuvre prime sur l’économie de marché, et où les intermédiaires et gardiens de cette organisation bénéficient d’énormes rentes de situation ».

C’est la grande faiblesse de l’économie chinoise, malgré une croissance explosive. Depuis 2008, certains dirigeants en sont conscients, qui ont affiché la volonté de rééquilibrer la croissance vers la consommation intérieure, en augmentant les revenus des ménages. Un rapport récent de la Banque mondiale identifie l’investissement excessif comme le problème principal de l’économie chinoise. Elle finance sans limite des capacités de production, des infrastructures pharaoniques ou des chantiers géants avec le formidable surplus dégagé de l’accumulation des profits mais elle est championne du mouvement de baisse relative des salaires, loin devant l’Allemagne et le Japon, les deux pays qui ont adopté une économie mercantiliste opérant un partage toujours plus défavorable aux salaires. Et comme le modèle est ici le résultat de l’organisation politique de l’économie, laquelle profite aux caciques du pouvoir, il y a peu de chances de voir évoluer la situation dans un avenir proche. Comme le rappelle François Godement, « le Parti communiste est au pouvoir et c’est le capital qui règne, le plus souvent avec ostentation ».

Toutes les analyses sont convergentes : la Chine est face à des choix économiques cruciaux. Ainsi, dans l’interview que je citais au début, Jean-Luc Domenach confirme qu’ « il va falloir choisir entre continuer de favoriser les exportations et ainsi favoriser la Chine des côtes, ou bien favoriser la consommation par des politiques sociales, et donc la Chine de l’intérieur, en général moins développée. »

Jacques Munier

Revue Monde chinois N° 31 Dossier Tibet : créer pour résister (Choiseul)

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