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Regard sur le design urbain / Revue Tous urbains

5 min
À retrouver dans l'émission

Agnès Levitte : Regard sur le design urbain Intrigues de piétons ordinaires (Le Félin) / Revue Tous urbains N°2 Dossier faut-il liquider la voiture ? (PUF)

levitte
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« La ville est sans visage mais elle n’est pourtant pas sans traits – écrit Jean-Luc Nancy dans La ville au loin – Elle n’a pas de regard, mais elle a un abord, ou plusieurs. Elle ne se capte pas sous une identité, elle se laisse toucher par des parcours, des traces, des esquisses. » Rien ne saurait mieux définir la démarche d’Agnès Levitte, spécialiste du design urbain et de sa perception, dans ce livre où elle fait place aux parcours et aux émotions de piétons ordinaires, non sans avoir auparavant donné les clés de ces trajets en termes de psychologie cognitive et de phénoménologie, pour éclairer la manière dont on s’oriente, le plus souvent sans en avoir pleinement conscience, dans la profusion de signes, d’objets et de personnes qui caractérise une ville.

A commencer par le regard. Tout débute dans la rétine, dont seule la partie centrale, la fovéa , contient les cellules photoréceptrices qui permettent une vision précise. Encore celle-ci est-elle étroite – 15 degrés du champ visuel – ce qui permet notamment de capter les couleurs avec une grande acuité mais nous oblige à bouger sans arrêt les yeux – 2 à 4 fois par seconde – pour « scanner » en quelque sorte ce que nous voulons voir avec précision. Cette constante mobilité du regard a pour conséquence que vision et mouvement sont toujours associés et si nous devons percevoir pour bouger, afin de repérer l’espace, nous devons aussi bouger pour percevoir. C’est également ce qui fait de l’usage social du regard en milieu urbain ce balancement perpétuel entre coup d’œil et évitement, qui permet à une foule de s’écouler sans heurts mais donne aux relations cet aspect d’indifférence polie, très différent des regards éloquents portés par ceux qu’on croise dans un village. Pour prendre la mesure de cette mutation engendrée par la ville, on peut citer Georg Simmel à propos des transports collectifs qui ont aussi modifié notre pratique du regard : « Avant le développement des omnibus, chemins de fer et tramways au XIXème siècle, les hommes ne pouvaient tout simplement pas connaître une situation où l’on pouvait ou devait se dévisager mutuellement pendant des minutes ou des heures sans s’adresser la parole. »

Les autres sens interviennent également dans notre perception de l’espace urbain, en interaction constante entre eux. En ville l’odorat est souvent mis à rude épreuve mais il a aussi une fonction informative : une boulangerie ou une rôtisserie se signalent ainsi à notre appétit, un parfum à notre désir. L’ouïe est constamment sollicitée, elle peut à l’occasion nous orienter et le son prendre alors une valeur sémantique. Le chuintement des pneumatiques sur le macadam mouillé nous signale, au creux de l’oreiller, le passage d’une perturbation matinale et nombre de piétons bousculés par un vélo ou une voiture électrique s’étaient fiés à leur oreille pour traverser la chaussée en consultant leur smartphone. Agnès Levitte montre comment les designers du mobilier urbain pensent à intégrer ces différentes dimensions de la perception dans leurs réalisations.

Mais il arrive souvent, malgré la bonne volonté des urbanistes qui savent aussi nous marcher sur les pieds, que l’agencement de l’espace et l’accumulation anarchique des éléments du mobilier urbain transforme une balade en parcours du combattant, parcours mal fléché et saturé de signes et d’obstacles. Entre une publicité pour sous-vêtements féminins au ras du regard et qui vous met la tête à l’envers, un abribus transparent qui la remet brutalement à l’endroit, un potelet ou une barrière qui vous heurte au bas-ventre, un carrefour sans queue ni tête qui vous contraint à un long détour insipide, le trajet peut se transformer en un éprouvant périple qui finit par concentrer toutes les sensations dans un seul et unique organe, le nez, où monte sans rémission le feu de la moutarde.

Jacques Munier

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Revue Tous urbains N°2 Dossier faut-il liquider la voiture ? (PUF)

Une nouvelle revue : Tous urbains , parce que « l’urbanisation est désormais sortie de ses gonds », que « les mœurs urbaines se diffusent dans l’ensemble des territoires » et afin de « réinventer un univers urbain susceptible de « faire monde »… au croisement du global et du local

Au sommaire :

Cristina Conrad : Place Taksim

Jacques Donzelot : Le rêve de la ville-tram

Cynthia Ghorra-Gobin : Le New Urbanism

Michel Lussault : La dérive de l’architecture

Olivier Mongin : La gare TGV entre Shangai et Saint-Exupéry

Et le Regard critique de

Philippe Panerai (architecte) un article mi-figue mi-raisin sur le projet de Villa de la Méditerranée, une sorte de Villa Médicis marseillaise qui doit abriter le Centre régional d’études méditerranéennes juste à côté du MUCEM sur le môle J4, face au Fort St. Jean, avec un bâtiment en forme de mâchoire carrée et le plus grand porte-à-faux d’Europe (40m)

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