LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Réinventer la famille / Revue L’autre

6 min
À retrouver dans l'émission

Catherine Bonvalet , Céline Clément , Jim Ogg : Réinventer la famille.L’histoire des baby-boomers (PUF) / Revue L’autre , revue transculturelle (clinique, cultures et sociétés) Dossier parentalités (La Pensée sauvage éditions)

L'autre
L'autre
PUF
PUF

« Réinventer la famille », selon les auteurs de ce livre, démographes et sociologues, aura été l’affaire de la génération des baby-boomers. Il y a plus d’un paradoxe dans cette histoire : les rejetons de ce qu’on peut considérer comme l’âge d’or de la famille se sont retournés contre elle arrivés à l’âge adulte et ont massivement rejeté le modèle qu’elle incarnait alors même que la plupart d’entre eux avaient gardé un souvenir positif de leur enfance. D’autre part, les femmes à l’origine de cette poussée démographique sont nées dans l’entre-deux-guerres à une époque où dominait le refus des familles nombreuses. Elles se sont donc inscrites elles-mêmes en rupture par rapport à leurs mères et à l’air du temps qui était déjà gagné par le féminisme, la limitation des naissances et surtout l’accès à l’instruction. C’est peut-être d’ailleurs ce dernier paradoxe qui éclaire le premier. En s’affranchissant du modèle malthusien de leurs mères, ces femmes auraient ouvert la voie à une autre rupture : celle que leurs filles baby-boomers vont accomplir en s’émancipant grâce à la contraception et au travail salarié, créant ainsi les conditions d’une mutation du modèle familial.

Autre paradoxe : c’est à la Libération, dans un contexte difficile de pénurie et avec une situation catastrophique du logement que cette vague démographique se forme. En fait, c’est même pendant la Seconde Guerre mondiale qu’elle s’ébauche. On observe en effet une reprise de la natalité dès 1942. Il est toujours délicat d’expliquer de tels phénomènes, les auteurs en témoignent à plusieurs reprises et il convient sans doute de conjuguer les facteurs pour produire une explication plausible. En l’occurrence il y aurait l’impact des mesures natalistes des années 1938-39 avec la généralisation des allocations familiales et la création d’une allocation de mère au foyer. Alfred Sauvy évoque quant à lui la disparition du chômage en France dès 1941. D’autres auteurs ajoutent le facteur psychologique, une sorte de réflexe de survie en temps de guerre… Pourtant, à cause de l’absence des prisonniers et du STO les femmes seront nombreuses à travailler.

Les auteurs s’interrogent ensuite sur les raisons de la durée du baby-boom qui ne s’est pas limité au rattrapage des naissances lié à la guerre. Si à la Libération de Gaulle appelait de ses vœux « 12 millions de beaux bébés qu’il faut à la France en 10 ans », on peut dire qu’il aura été dépassé en durée dans ses espérances et, ironie de l’histoire, qu’il sera même emporté politiquement par la masse de ces bébés devenus « enragés » !

C’est en effet jusqu’en 1973 que les cohortes annuelles de nouveau-nés resteront supérieures à 800 000 âmes. Une poussée démographique qui représente un taux de fécondité de presque trois enfants par couple (2,98 exactement alors qu’il est aujourd’hui de 2), une poussée qui déforme la pyramide des âges en modifiant par son poids chaque étape franchie, la jeunesse mais aussi la vieillesse, ce dont on peut voir aujourd’hui les effets sur les retraites. A l’école, le nombre d’élèves du second cycle est triplé entre 49 et 63, de même qu’à l’université celui des étudiants entre 62 et 69. Nous sommes alors en pleine époque des Trente Glorieuses, avec des améliorations substantielles des conditions de vie en matière de logement, de ressources, de consommation et d’équipement. Comment expliquer la crise de générations qui éclate en mai 68 et les reconfigurations qu’elle a entraînées dans le modèle de la famille, avec l’augmentation des unions libres et des divorces, des familles recomposées, monoparentales ou homoparentales ?

Les historiens nous enseignent qu’une évolution matérielle s’accompagne souvent d’une révolution dans les mentalités. Marx estimait que c’est lorsque les forces productives excèdent les capacités des rapports de production qu’il y a révolution, ce qui semble s’appliquer à merveille à l’aspect quantitatif de la question démographique, d’autant que Marx fut invoqué à satiété l’époque. A lire les auteurs, on peut avancer une autre explication. S’il y a bien eu crise générationnelle et rejet d’une autorité paternelle encore déterminante voire pesante, rappelez-vous : « la chienlit, c’est lui » ou bien « il est interdit d’interdire », il s’est produit, plus discrète, une « révolution maternelle » au cours des années du baby-boom, un changement dans les relations parents-enfants où la tendresse et l’attention se sont peu à peu substituées dans les familles à l’apprentissage et au dressage. Une éducation plus souple pourrait avoir contribué à la révolte des jeunes contre les modèles encore dominants de l’autorité masculine dans la société, une affaire de famille, en somme. Et dans cette histoire les mères ont eu un rôle de premier plan, en exerçant, et pas seulement sur le front de la natalité, une forme de « citoyenneté féminine ». Si le lien de filiation reste essentiel, celui du lien conjugal a bien été « réinventé », en faisant une place toujours plus grande au désir de liberté.

Jacques Munier

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......