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Réinventer le travail / Revue Tiers Monde

5 min
À retrouver dans l'émission

Dominique Méda, Patricia Vendramin : Réinventer le travail (PUF) / Revue Tiers Monde N°214 Dossier Bruno Lautier, un sociologue engagé (Armand Colin)

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C’est sans doute parce que face à la déroute de la valeur et du sens du travail les publications plus ou moins incantatoires se sont multipliées ces derniers temps, exhortant à « réinventer le travail » alors même que le pouvoir de le faire fait défaut chaque jour davantage, et sans doute aussi pour prendre la mesure d’une évolution qui relativise le moment présent, que les auteures ont commencé leur ouvrage par une mise en perspective historique sur la longue durée, remontant aux sociétés pré-économiques ou à la Grèce ancienne, montrant notamment le caractère « ethnocentrique » de la notion. De nombreux peuples ne disposent tout simplement pas de terme pour la traduire, ou d’autres, comme les Grecs ou les Romains doivent en utiliser plusieurs pour rendre la signification que nous lui accordons aujourd’hui, celle à la fois de production, de labeur et d’essence de l’homme. Le livre, qui se nourrit également des résultats de grandes enquêtes menées notamment au niveau européen et récentes, brosse un tableau assez complet de l’état actuel de notre relation au travail et des attentes considérables qu’elle suscite aujourd’hui, dans un contexte particulièrement dégradé.

Ces enquêtes montrent notamment la corrélation négative entre le niveau de revenu par habitant et l’importance accordée au travail dans différents pays européens, sauf en France où se produit un phénomène paradoxal : les Français comptent parmi ceux qui accordent le plus d’importance au travail et à la fois souhaitent le plus réduire sa place dans leur vie. De même, il y a une relation entre le taux de chômage et l’importance accordée au travail, qui croît à proportion de ce taux. Sans surprise, les chômeurs et les salariés précaires considèrent plus souvent le travail comme une condition du bonheur que les titulaires d’emplois stables et 43% des ouvriers contre seulement 27% des chefs d’entreprise, cadres et professions libérales. C’est que pour beaucoup le travail est le bien minimal, la première marche qu’ils aspirent à gravir, alors que plus on s’enrichit de toutes sortes de biens, plus nombreuses sont les sources de bonheur. Et si l’on constate une montée des attentes de réalisation de soi à travers le travail, à la question de savoir ce qui les définit le mieux parmi une liste de dix items, 76% des personnes choisissent d’abord la famille contre 7% seulement le métier ou les études.

Réinventer le travail aujourd’hui, ça suppose de prendre en compte les aspirations des jeunes. Est-ce que ces enquêtes les reflètent ?

Ce qu’elles nous apprennent, c’est qu’il n’y a pas véritablement de « fossé générationnel » à cet égard. La littérature du management, volontiers alarmiste, insiste souvent sur les difficultés d’intégration de la dénommée « génération Y » ou encore celle des « baby-losers », pourtant la plus qualifiée dans l’histoire et ayant l’avantage d’être placée du bon côté de la dite « fracture numérique ». De même, cette littérature a tendance à exagérer les conflits intergénérationnels, comme un risque pouvant impacter – je cite « les processus de décisions et la performance de l’entreprise ». La réalité sociologique est plus complexe et nuancée. S’il est vrai qu’il y a aujourd’hui une crise de la transmission des savoirs et des savoir-faire entre générations dans l’entreprise, qui est d’ailleurs en grande partie due au management lui-même, à la façon notamment dont il isole les anciens, les stigmatise de toutes sortes de manières, notamment en disqualifiant leur expérience et en suscitant la compétition avec les plus jeunes, s’il est vrai que ceux-ci ont une vision plus individualisée du présent et de l’avenir et qu’ils conçoivent leur parcours dans le monde du travail davantage en termes de « chemin » qu’en termes « d’enracinement », ils se répartissent à peu près comme leurs anciens dans les catégories des pragmatiques – ceux qui privilégient les bénéfices, notamment pécuniaires, du travail – et ceux dont les sociologues désignent l’attitude comme « expressive », pour lesquels le travail joue un rôle plus important dans l’identité individuelle.

Pour les premiers, les attributs symboliques de l’emploi ou la position hiérarchique sont moins décisifs que le contenu du travail, pour les deuxièmes, où l’on trouve une forte proportion de femmes, généralement très qualifiées et qui ne souhaitent plus s’inscrire dans une simple logique de salaire d’appoint, leur engagement dans le travail vise l’épanouissement personnel et se traduit par un sens accru de l’initiative et de la créativité. Mais tous, s’ils sont majoritaires dans les emplois précaires et ont développé une aptitude au risque et à la flexibilité supérieure à celle de leurs aînés, insistent sur la qualité du travail, qui est plus que jamais – soulignent les auteures – un enjeu politique. « Il semble – ajoutent-elles – que la jeune génération et les femmes sont en train de dessiner les traits d’une nouvelle conception du travail », en confirmant l’évolution vers une conception « polycentrique » de l’existence, polarisée autour du travail mais aussi de la famille, des loisirs, de l’engagement politique syndical ou associatif. Les jeunes recherchent aujourd’hui davantage de cohérence entre le travail et la vie, ce qui peut les conduire à préférer l’insécurité dans un emploi qui a du sens plutôt que la stabilité dans un travail qui n’en a pas.

Jacques Munier

Revue Tiers Monde N°214 Dossier Bruno Lautier, un sociologue engagé (Armand Colin)

Sous la direction de Blandine Destremeau et Emmanuelle Jamard

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