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Repenser le colonialisme / La Quinzaine Littéraire

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Ann Laura Stoler, Frederick Cooper : Repenser le colonialisme (Payot) / La Quinzaine Littéraire N°1077 Dossier « Clio mondialisée »

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Ann Laura Stoler, Frederick Cooper : Repenser le colonialisme (Payot)

Ce texte a fait date. Publié à l’origine en ouverture à un ouvrage collectif dirigé par les deux auteurs sous le titre Tensions of Empire , il se présente comme un programme ambitieux de renouvellement de la perspective des études historiques, notamment postcoloniales, sur la période coloniale, en croisant les points de vue des colonisateurs et des colonisés dans le cadre d’une histoire des empires attentive aux interactions réciproques des dominants et des dominés. « Les colonies de l’Europe, soulignent les auteurs, ne furent jamais des déserts à transformer à son image ou à modeler selon ses intérêts pas plus que les Etats européens ne furent eux-mêmes des entités autonomes qui, à un moment de leur histoire, se projetèrent outre-mer ». Au contraire, les uns et les autres se sont mutuellement construits. Entrer dans la dynamique de ces échanges permet de penser aujourd’hui le moment postcolonial autrement que, comme le suggère le terme lui-même, une réalité entièrement référée au passé colonial, « comme si – je cite – la culture du pouvoir impérial était encore la norme à laquelle les diverses cultures nationales devaient se référer », ce qui « suggère qu’en de nombreuses régions la décolonisation culturelle reste encore à accomplir ». Et ce changement de perspective permet également d’analyser des concepts modernes comme celui de développement, qui selon les auteurs « n’est qu’un ajout récent à une série de concepts qui produisent des affirmations ethnocentriques dans une langue universaliste ». Admettre que les retards dans le développement ne sont pas le résultat d’un processus « normal » ou d’une croissance à laquelle les pays pauvres, pour une raison ou une autre, n’ont pas eu accès, mais « le produit d’une histoire douloureuse », permettrait sans doute d’envisager les initiatives de développement d’une façon plus ajustée, alors qu’elles échouent la plupart du temps par méconnaissance des contextes locaux et parce qu’on se contente – je cite – de « plaquer une modernité déresponsabilisante sur de l’arriération ». Mais inversement, les peuples concernés peuvent retourner le caractère universel de ces concepts à leur avantage pour se libérer des relations de pouvoir dans lesquelles ils sont maintenus, en contestant des tyrannies locales ou en revendiquant des droits internationaux.

C’est d’ailleurs ce qui s’est produit la plupart du temps dans les mouvements de décolonisation, dont les dirigeants étaient issus des écoles et des universités de la puissance coloniale, et qui renvoyaient en quelque sorte l’exigence de respect des droits humains – politiques, sociaux et économiques – à leur expéditeur. Les auteurs citent l’exemple du tout dernier chapitre d’une des plus longues histoires de domination coloniale, celle de l’Afrique du Sud où le mouvement anti-apartheid s’est appuyé sur des idéaux universalistes d’antiracisme, d’égalité, de fraternité chrétienne et de citoyenneté, même s’il fit également fond sur l’appartenance à des cultures locales et sur des affirmations identitaires liées au panafricanisme. « L’histoire des colonies, concluent Ann Laura Stocker et Frederick Cooper, ne se réduit pas à celle d’une opposition implacable contre un pouvoir monolithique elle est tout autant une histoire de relations multiformes avec les cultures de domination qu’une histoire d’efforts pour contester ces cultures. » C’est dans cette perspective renouvelée qu’aujourd’hui encore les citoyens de ce qu’on appelait les métropoles et ceux des anciennes colonies peuvent réinterpréter leurs passés pour construire leurs avenirs.

Cette nouvelle façon de penser le colonialisme emprunte ses méthodes à ce qu’on appelle « l’histoire globale », dont Frederick Cooper est un des éminents représentants. Elle consiste à connecter les différentes histoires nationales, à souligner leurs convergences de même que leurs différences, et à mettre en perspective leurs relations, de l’échelle des individus à celle des formations impériales. Un bel exemple de cette nouvelle façon de faire de l’histoire est le livre coécrit avec Jane Burbank et intitulé Empires. De la Chine ancienne à nos jours , publié en 2011 chez Payot. Ici, ce n’est pas à une autre historienne, spécialiste de l’Europe de l’Est et de l’Empire russe que Frederick Cooper s’est joint, lui qui est historien de l’Afrique du XXème siècle, mais à une anthropologue, spécialiste du colonialisme et du genre, Ann Laura Stoler. Car si le phénomène colonial met en cause bien des catégories figées et manichéennes de l’histoire nationale, il interroge tout autant celles des anthropologues, dont le savoir était souvent sollicité par les élites coloniales confrontées à des problèmes de gouvernance. On sait par exemple que la « caste » en Inde ou la « tribu » en Afrique sont en partie des constructions coloniales, de même que les différences entre Kabyles et Arabes en Algérie, ou entre Hutus et Tutsies au Rwanda ont été instrumentalisées et figées par le pouvoir colonial à partir des observations ethnographiques. Inversement, les auteurs s’étonnent du long silence de l’anthropologie sur « la pluralité des visions concurrentes » à partir desquelles les colons européens définissaient leur distinction, « pensaient leur ‘blancheur’ et se réinventaient ».

Au point de vue de la méthode, on insiste beaucoup dans le livre sur la question des archives du colonialisme, qu’il faudrait en quelque sorte, non pas déconstruire mais « reconstruire », car ces sources sont également des « artefacts culturels » et elles n’épuisent pas, loin s’en faut, la réalité plus nuancée de populations dont l’histoire ne se réduit pas au seul fait d’avoir été colonisées.

Jacques Munier

A signaler : les sociétés coloniales sont au programme de l’agrégation d’histoire cette année

A lire aussi

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Frederick Cooper Le colonialisme en question Théorie, connaissance, histoire (Payot)

« Qu'est-ce que le colonialisme et comment peut-on en écrire l'histoire ? Pourquoi les études coloniales suscitent-elles un regain d'intérêt depuis les années 1980 ? Comment des concepts tels que "identité", "globalisation" et "modernité" sont-ils utilisés par les historiens ? Qu'est-ce qu'un empire colonial et quel imaginaire véhicule-t-il ? L'histoire coloniale peut-elle se réduire à la domination et à l'oppression ?

Un livre essentiel, fécond, d'une très grande portée intellectuelle et déjà reconnu comme une référence incontournable. »

Présentation de l’éditeur


Frederick Cooper et Jane Burbank Empires De la Chine ancienne à nos jours (Payot)

« Les empires, ces vastes Etats composés de territoires et de peuples assemblés par la force et l'ambition, ont dominé le paysage politique depuis plus de deux mille ans. Entamant leur histoire par la Chine et la Rome anciennes, la poursuivant avec l'Asie, l'Europe, les Amériques et l'Afrique, Burbank et Cooper étudient les conquêtes, les rivalités, les stratégies de domination, éclairant tout particulièrement la manière dont les empires s'adaptent aux différences entre les peuples, les créent ou les manipulent. Ils expliquent aussi le monothéisme militant de Byzance, les califats islamiques, les Carolingiens, mais aussi les lois tolérantes et pragmatiques des Mongols et des Ottomans, qui combinèrent protection religieuse et loyauté des sujets. Ils discutent enfin, notamment, la question de l'influence des empires sur le capitalisme et la souveraineté populaire, ou encore les limites et l'instabilité des projets coloniaux européens.

La parution d'Empires , qui s'est vu décerner le prix 2011 de la World History Association, a été saluée comme un événement intellectuel. »

Notice de l’éditeur

La Quinzaine Littéraire N°1077 Dossier « Clio mondialisée » World history, global history , une pratique de l’histoire qui est parfaitement adaptée à l’étude de phénomènes planétaires comme le colonialisme, mais aussi les systèmes économiques, on peut rappeler ici le travail de Kenneth Pommeranz : Une grande divergence. La Chine l’Europe et la construction de l’économie mondiale (Albin Michel), qui se demande pourquoi la révolution industrielle a eu lieu en Grande-Bretagne plutôt qu’en Chine, à niveau industriel et économique comparable à la fin du XVIIIe siècle ? La disponibilité des ressources en charbon et l’exploitation du Nouveau Monde seraient les deux principaux phénomènes à l’origine de cette « grande divergence ».

Comparer ce qui est comparable : le delta du Yangzi en Chine, la plaine du Kantô au Japon, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Gujarat en Inde présentaient des « ressemblances étonnantes » à l’époque

Avec notamment les contributions de Vincent Milliot (Patrick Boucheron – ss. dir. – Histoire du monde au XVe siècle ), et d’Elise Marienstras sur Eric Hobsbawm, un historien sans frontière

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