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Respect ! / Actes de la recherche en sciences sociales

7 min
À retrouver dans l'émission

Abdelhafid Hammouche (ss. dir.) : Respect ! Autorité et rapports de génération dans les banlieues (Editions La passe du vent) / Actes de la recherche en sciences sociales N°191-192 (Seuil)

Dossier Légitimités culturelles

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Abdelhafid Hammouche (ss. dir.) : Respect ! Autorité et rapports de génération dans les banlieues (Editions La passe du vent)

Les auteurs de cet ouvrage collectif s’intéressent aux avatars de la relation d’autorité, dans le contexte des quartiers populaires où elle s’est passablement érodée, sur les terrains de l’école, de l’éducation spécialisée, de la famille et des groupes de pairs ou des bandes. Si ces quartiers n’échappent pas à la tendance générale de la société à cet égard, qui privilégie aujourd’hui, après Françoise Dolto, la responsabilité et l’acquisition de l’autonomie par rapport à la soumission à l’autorité, la question semble se poser d’une manière particulièrement aigüe à propos des jeunes de nos banlieues, où tous les problèmes sont souvent ramenés à cet angle unique : la défaillance de l’autorité dans les institutions comme dans les familles. L’argument revient à tout bout de champ, dans la presse ou les discours politiques, les propos de ceux qui sont supposés être « détenteurs » de l’autorité, à chaque poussée de fièvre et à l’occasion de chaque incivilité ou violence. Un peu comme si on déniait le droit à ces jeunes des banlieues, dans leur majorité, de bénéficier de l’évolution des mentalités qui touche nos sociétés occidentales, la seule réponse à leur sourde révolte ne pouvant venir que d’un surcroit d’autoritarisme et de sévérité, d’internats disciplinaires, d’encasernement volontaire et de mesures de rétorsion à l’encontre des parents.

L’autorité résulte d’un subtil dosage de position statutaire, celle de l’instituteur ou du gendarme, par exemple, de dispositions et de trajectoires personnelles de la part de celui qui l’exerce, son vécu qui inspire le respect ou son expérience, et enfin de relation consentie. C’est essentiellement sur ce dernier point qu’elle se distingue du pouvoir qui s’impose et c’est ce registre relationnel qui en fait à la fois un apprentissage à l’autonomie et, comme le relève Didier Lapeyronnie dans sa contribution à l’ouvrage, un puissant facteur d’intégration. Le même rappelle d’ailleurs que la sociologie a toujours insisté sur cet aspect de socialisation des individus dans le phénomène de l’autorité, de Georg Simmel à Parsons en passant par Durkheim, qui ajoutait que l’autorité implique la confiance, que « ce n’est pas du dehors » que l’on peut la tenir mais de soi-même, de ce qu’il appelait « une foi intérieure ». Contrairement à l’exercice du pouvoir, la relation d’autorité permettrait selon lui l’épanouissement de la liberté individuelle et le déploiement de la liberté politique. Max Weber s’emploiera également à différencier l’autorité du pouvoir : selon lui, le pouvoir s’impose là où l’autorité est absente ou s’affaiblit.

Une autre caractéristique importante de l’autorité dans sa version institutionnelle vient de son caractère circonscrit, là où elle est admise, reconnue voire attendue. L’autorité de l’enseignant vaut dans le cadre de l’école et seulement sur des élèves, celle du père dans le cercle familial et uniquement sur les enfants. Elle ne peut s’exercer en dehors de son cadre de légitimité et n’est pas absolue, toujours limitée qu’elle est par l’organisation sociale. Un enseignant ne peut faire usage de la force ou de la violence, et c’est cet encadrement social qui en fait aussi un facteur d’intégration, sa fonction sociale en quelque sorte, je cite : « son exercice suppose la reconnaissance réciproque des normes et valeurs qui sous-tendent les rôles sociaux et limitent tant son extension que son intensité en lui donnant sa légitimité ».

C’est cette conception de l’autorité qui prévaut dans les différentes études de l’ouvrage, aussi loin que possible de l’autoritarisme et des rodomontades punitives. Mais c’est aussi elle qui semble patiner aujourd’hui dans ces quartiers populaires, car elle suppose le partage de normes et de codes étrangers à la situation de marginalisation économique et sociale qui les caractérisent. Selon les études désormais classiques du psycho-sociologue américain Albert K. Cohen, le modèle dominant à l’école de l’ambition et de la responsabilité individuelle, de la recherche du succès par le travail et l’effort dans la perspective d’une gratification différée, ainsi que du contrôle de soi, se situent à l’opposé de celles qui servent de base à la socialisation des enfants des classes populaires : la priorité donnée au présent et à l’adaptation, l’obéissance pratique et non conforme, la spontanéité des réactions et l’agressivité. Comme le souligne en outre Maurice Blanc dans l’ouvrage, la socialisation des jeunes dans le contexte des bandes se fait selon un mode communautaire qui laisse peu de place à la règle sociétale et à l’autonomisation des individus. Et Emmanuelle Santelli rappelle que la question de l’autorité pose également celle de la justice et de l’équité sociale qui assoient sa légitimité, justice qui reste largement dissociée de toute forme d’autorité dans l’esprit des jeunes par l’expérience qu’ils font quotidiennement de la discrimination. L’engrenage de l’échec scolaire fait ici office de cercle vicieux.

D’autant que lorsqu’il arrive que certains enfants soient informés à l’école de leurs droits et de la possibilité de dénoncer les violences dont ils pourraient être victimes dans leurs familles, les parents, le plus souvent adeptes de la manière forte « à l’ancienne » s’en offusquent, se voyant dépossédés par là de leur autorité parentale, ce qui n’arrange pas des relations déjà difficiles avec l’enseignement. Souvent l’écart est grand entre le modèle de l’autorité négociée qui s’installe dans les classes moyennes, basé sur la communication, et les codes en vigueur dans les familles populaires, sans compter les effets de la déchéance sociale, du chômage massif et de l’éclatement de la cellule familiale en conséquence des horaires décalés ou des recompositions. C’est sans doute pourquoi, dans ces quartiers, s’est imposée, en alternative aux valeurs de l’autorité, la revendication du respect, qui implique la réciprocité et comme le montre Richard Senett dans le beau livre qu’il lui a consacré, de dépasser les inégalités sociales.

Jacques Munier

Actes de la recherche en sciences sociales N°191-192 (Seuil)

Dossier Légitimités culturelles

Où l’on revient sur la notion de capital culturel dans tous ses états, un dossier qui rassemble des enquêtes récentes, avec notamment celle que Ludivine Balland a menée auprès de Magda, jeune enseignante issue d’une famille ouvrière, un bon complément à l’ouvrage dont je viens de parler, puisque l’enquête se déroule dans un collège ZEP de la banlieue de Nîmes où notre jeune professeur certifiée en lettres se retrouve face à des élèves issues comme elle de la démocratisation scolaire mais qui proviennent de fractions des milieux populaires qui n’ont pas les mêmes rapports qu’elle à la culture scolaire, qui s’en trouvent à grande distance.

Elle se retrouve à devoir faire de la discipline, ce à quoi elle n’a pas été préparée et l’enquête suit ses désillusions « entre le travail qu’elle doit accomplir et la profession à laquelle elle avait aspiré »

L’enquête menée par Christel Coton dans les milieux des St Cyriens: Briller sous l’épaulette. Capital culturel et capital combattant dans le corps des officiers de l’armée de terre.

Ivan Bruneau et Nicolas Renahy : Une petite bourgeoisie au pouvoir. Sur le renouvellement des élus en milieu rural

Dossier coordonné par Delphine Serre

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