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Retour aux sources du Pléistocène / Revue du MAUSS

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Paul Shepard : Retour aux sources du Pléistocène (Editions Dehors) / Revue du MAUSS N°42 Dossier Que donne la nature ? L’écologie par le don (La Découverte)

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Paul Shepard, qu’on commence à mieux connaître en France, notamment depuis l’ouvrage publié chez Corti sous le titre Nous n’avons qu’une seule terre , était philosophe et paléontologue, il est considéré comme l’un des penseurs américains les plus féconds de la mouvance écologique et dans cet ouvrage il plaide pour une mutation complète de notre vision du monde, afin – je cite « d’échapper au piège de la productivité industrielle, de l’aveuglement des affaires, et de la folie démographique ». Pour cela il préconise un retour aux sources de la pensée sauvage, d’avant la révolution néolithique, non pas pour adopter le mode de vie des chasseurs-cueilleurs, mais pour nous rendre attentif en nous à ce qui constitue le socle cognitif de notre relation au monde, qui s’est formé au cours des longs millénaires qui ont précédé l’apparition de l’agriculture et de l’élevage. Selon lui, nous sommes mûrs pour accomplir cette révolution dans les mentalités qui seule pourrait nous sauver de la destruction programmée de notre environnement : « le désenchantement actuel à l’endroit des idéologies et des desseins des nations « développées » depuis les Lumières – écrit-il – ainsi que le déclin de la qualité de vie et de l’expérience même de la vie, s’accompagnent d’une dégradation des écosystèmes et d’une nette augmentation de la pauvreté et des troubles sociaux ». C’est dans cette « nouvelle synthèse » de la pensée que nous pourrions trouver les ressources pour modifier nos comportements et nous « réconcilier avec notre héritage naturel ».

Celui-ci réside d’abord dans notre génome. On sait que nous partageons l’essentiel de notre ADN avec d’autres créatures vivantes, 99% avec le chimpanzé et 80% avec le cheval, par exemple, et par notre génome nous appartenons toujours à ces époques reculées d’avant l’agriculture, celle où à travers la chasse et la cueillette notre rapport à la nature était intense et solidaire. C’est notamment au contact des animaux sauvages que s’est formée notre intelligence supérieure. Sur l’échelle de l’évolution, si les grands mammifères sont les mieux dotés, c’est parce que leur activité principale a développé des compétences complexes, qu’ils soient herbivores ou carnassiers, proies potentielles ou prédateurs, car les dynamiques de la fuite comme celles de la poursuite sont de « grands sculpteurs de cerveau ». Or l’homme est omnivore et tout à la fois prédateur et proie potentielle. L’acquisition de cette double compétence l’aurait naturellement placé au sommet du vivant en matière cérébrale. Mais c’est d’abord à cette source commune au vivant que pense Paul Shepard pour nous inviter à penser à nouveaux frais notre condition humaine.

Notre rapport à la nature végétale, avant que nous formions le projet de la domestiquer et de l’asservir, est également présent au fond de nous. Qu’il suffise de songer aux émotions que réveille la vue d’un arbre, en particulier dans l’esprit des enfants que nous avons été, ce désir de grimper dans le labyrinthe de sa frondaison qui raviverait dans notre mémoire génétique le souvenir de la sécurité qu’il pouvait offrir à nos lointains ancêtres tout en évoquant un retour au mode de locomotion des quadrupèdes.

« Notre pensée est le fruit de cette scène primitive », insiste Paul Shepard. C’est pourquoi il suggère également de nous ressourcer aux conceptions de la pensée sauvage qui, selon Lévi-Strauss « se définit à la fois par une dévorante ambition symbolique et par une attention scrupuleuse entièrement tournée vers le concret », alors que la pensée civilisée tendrait plutôt à simplifier la complexité du monde. « L’un des atouts de l’Occident – rappelle le philosophe – réside dans une tradition qui combine l’auto-analyse, l’autocritique, et l’accès historique et scientifique à d’autres cultures ». La révolution intellectuelle qu’il appelle de ses vœux serait donc « naturellement » à notre portée.

Alors qu’on parle d’une nouvelle ère désignée comme Anthropocène – l’époque géologique ouverte par la révolution industrielle et l'influence devenue prépondérante de l'homme sur la planète – ce détour paradoxal par l’antédiluvien Pléistocène n’est pas la moindre ironie socratique de cet ouvrage stimulant.

Jacques Munier

Revue du MAUSS N°42 Dossier Que donne la nature ? L’écologie par le don (La Découverte)

http://www.revuedumauss.com/

la nature comme partenaire d’une relation de don : dans le prolongement exact de toutes les questions abordées par Paul Shepard, les auteurs (notamment Alain Caillé, Philippe Chanial, Fabrice Flipo, François Flahault) reviennent dans cette livraison sur les sociétés traditionnelles qui ont dans l’ensemble considéré leur relation avec le milieu naturel – animaux, plantes, montagnes, étoiles, météores – comme des relations de don et contre-don

A lire aussi la méditation poétique d’Henri Raynal, entre Cosmos et paysage : « regardant une pervenche ou une campanule, disons-nous : le Cosmos, présent en elle, nous la tend, ici »

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