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Retours sur la xénophobie ambiante / Revue Diasporas

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Alain Brossat : Autochtone imaginaire, étranger imaginé. Retours sur la xénophobie ambiante (Editions du Souffle) / Revue Diasporas N° 20 Dossier Routes

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Alain Brossat : Autochtone imaginaire, étranger imaginé. Retours sur la xénophobie ambiante (Editions du Souffle)

A l'occasion du sondage sur le sentiment de près de 70% des Français qui estiment qu’il y a trop d’immigrés en France.

« Ce n’est pas uniquement à l’état de ses prisons, c’est-à-dire de ses cloaques , affirme l’auteur, que se jugent, comme on le dit souvent, non seulement une société mais surtout son institution politique. C’est aussi à l’usage qu’elles font de leur part obscure , à l’effort qu’elles font pour s’assurer des prises sur ce qui se joue sur ces confins et ces lignes de partage où s’effectuent les ruptures décisives – ou bien à l’inverse, à la prise qu’elles offrent elles-mêmes à ces ténèbres. Le délire hallucinatoire auquel ont succombé nos dirigeants et dont l’étranger fragile et précaire constitue le mauvais objet induit ici un diagnostic plus général – où est en question l’état de nos sociétés et la qualité de leurs formes de gouvernement. » C’est à Michel Foucault qu’Alain Brossat emprunte dans ce livre l’image de la « part obscure » ou de ce que l’auteur de l’Histoire de la folie désigne comme les gestes obscurs « par lesquels une culture rejette quelque chose qui sera pour elle l’Extérieur », et à l’âge classique ce geste est celui du Grand Renfermement des catégories hétéroclites vouées à l’Hôpital général : les fous, les libertins, les fils prodigues, les filles perdues… Foucault voyait dans cette opération de « partage » le cœur du processus dynamique qui a engendré notre modernité. Aujourd’hui, on peut voir dans le fantasme entretenu par ce qu’Alain Brossat appelle « la xénophobie d’Etat », dont le nom de code serait le dénommé « problème de l’immigration », un processus comparable : « tout se passe – je cite – comme si une certaine figure nébuleuse, plastique, de l’étranger était destinée à jouer, dans l’exercice du biopouvoir, le rôle que le « fou » générique et tout aussi nébuleux du XVIIème siècle joue dans celui du pouvoir moderne émergent ». Le sans-papier, le clandestin, l’étranger qui travaille au noir et menace les emplois, la famille nombreuse immigrée qui vit de l’aide sociale, le jeune d’origine étrangère rétif à l’ordre scolaire, le dealer, le délinquant des cités, l’Africain polygame, la prostituée balkanique, le Rom voleur de métaux, le salafiste inquiétant, toutes ces figures « construites », fût-ce à partir de quelques cas réels, permettent d’opérer ce grand partage, d’alimenter la dynamique de l’exclusion et de l’inclusion qui, dopée par le « syndrome de l’invasion », va se mettre à produire de l’identité nationale par défaut et une démocratie de l’ « entre soi ».

Dans un ouvrage intitulé Topographie de l’étranger et publié chez Van Dieren Editeur, le philosophe allemand Bernhard Waldenfels esquisse une « phénoménologie de l’étranger » où il montre notamment que la ligne de partage entre le « propre » et « l’étranger » passe aussi à l’intérieur de nous-mêmes, dans ce que Freud a désigné comme « l’inquiétante étrangeté ». Ce faisant il suggère toute la part de refoulement et de forclusion qui est activement engagée dans la xénophobie. Il note aussi que, d’un point de vue sémantique, « l’étranger a ceci d’énigmatique qu’il affecte et infecte, à la façon d’un virus, la signification des mots auxquels il s’attache ». Il rappelle l’existence, en particulier en France de tout un courant de pensée, de Levinas à Derrida en passant par Sartre, Camus ou Merleau-Ponty, qui fait de l’expérience de l’autre et de l’humanité dans l’autre la substance de notre conscience d’êtres sociaux. Mais surtout, il a organisé sa phénoménologie autour de la notion de « topographie », car l’étranger renvoie d’abord à des lieux, à un « ailleurs » qui n’a pas sa place « ici », qui se trouve le plus souvent assigné à des espaces de confinement – le ghetto, le camp de réfugiés ou le centre de rétention – et parce que la topographie permet de produire – je cite – une « description qui esquisse des voies, des lignes démarcation, des connexions et des points de croisement ». En ce sens, elle viendrait contrarier « l’orientation unilatérale sur un temps historique et un développement vers le progrès » et elle s’accorderait avec le diagnostic posé par Michel Foucault sur l’époque actuelle, qui serait plutôt celle de l’espace : « Nous sommes à l’époque du simultané, nous sommes à l’époque de la juxtaposition, à l’époque du proche et du lointain, du côte à côte, du dispersé ». On peut faire le pari que cette modification des repères spatio-temporels aura beaucoup joué dans la construction des « frontières mentales » qui, comme le rappelle Alain Brossat, constituent « un facteur de séparation plus tétanisant encore que tous ces nouveaux murs qui s’érigent ici et ailleurs : en Palestine, entre la Turquie et la Grèce, entre les Etats-Unis et le Mexique, entre l’Inde et le Bengladesh »…

Alain Brossat observe que plus les frontières traditionnelles, territoriales tendent à s’effacer, comme en Europe, plus les frontières biopolitiques, celles qui séparent les corps et les populations de migrants se matérialisent et même se font fatidiques , comme entre la France et l’Italie, entre Vintimille et Menton, notamment pour les Tunisiens qui, à la suite de la « révolution de jasmin » ont tenté de gagner la France après avoir débarqué à Lampedusa. Il revient sur le cas de Walter Benjamin, pour lequel la petite frontière de Port-Bou s’est transformée en tombeau à cause des mesures d’exception à l’égard des réfugiés allemands prises par le gouvernement de Vichy dès sa prise de fonctions, notamment celle qui permettait à de petits fonctionnaires de refuser un visa de sortie aux ressortissants allemands, transformant la mer qui s’étend face au cénotaphe de l’auteur des Passages parisiens en barrière liquide « où s’engloutit, avec les corps des migrants malchanceux, jusqu’à la réalité du désastre » et il cite le distique de Bertolt Brecht intitulé « Sur la mort libre de l’exilé W.B. » : « rejeté à la fin vers une frontière infranchissable / Tu as franchi, me dit-on, une frontière infranchissable », et il se demande pourquoi il aura fallu que l’administration ajoute cette touche d’obscénité à la française à la victoire nazie.

Jacques Munier

Revue Diasporas N° 20 Dossier Routes

Patrick CABANEL (dir.)

« Migrants, exilés, minoritaires, se déplacent rarement au hasard, même dans la violence de l’histoire : ils utilisent des itinéraires pratiqués de longue date par ceux qui les ont précédés, et qui offrent un élément minimal de repérage et d’habitude dans un monde soumis à la perte et au chaos. Dans l’Europe médiévale et moderne sillonnée par les juifs comme dans celle, actuelle, des sans-papiers en provenance d’Afrique ou d’Asie, hommes et femmes circulent le long des mêmes routes, y compris maritimes, avec des itinéraires, des horaires, des adresses, des hôtes, des intermédiaires, des passeurs. Au moment où les Huguenots quittent la France pour la Suisse ou l’Angleterre, en 1685, beaucoup sont munis de ce qu’ils appellent des « routes » (une liste de villes et villages avec les noms des personnes auxquelles s’adresser, et des conseils sur la dangerosité de tel lieu ou tel itinéraire) – ces documents, confisqués à ceux qui ont été arrêtés, se trouvent dans les archives. Passer la ligne de démarcation, passer en Suisse ou en Espagne, dans les années 1940, relève d’une même pratique habituée de chemins en apparence, pourtant, détournés ou inconnus.

Mais dans la longue histoire des déplacements de populations, on ne saurait oublier les chemins – terrestres ou maritimes – empruntés de force par des hommes et des femmes arrachés à leurs terres. Les routes des traites esclavagistes en constituent un exemple frappant, car si les itinéraires des négriers était relativement bien balisés, les esclaves durent affronter des voyages vers l’inconnu lors de longues traversées maritimes ou à travers les terres.

C’est à toutes ces routes, matérielles et immatérielles, empruntées par des migrants, volontaires ou forcés, que ce numéro de Diasporas souhaite s’intéresser »

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