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Rêves d’histoire / Revue Écrire l’histoire

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Philippe Artières : Rêves d’histoire (Verticales) / Revue Écrire l’histoire N°13-14 Dossier Archives (CNRS Editions)

rêves
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Ce sont plutôt des désirs d’histoire, d’une histoire qui ne soit pas celle des grands événements, bien documentée mais, dans une perspective foucaldienne, d’une analyse des « microdispositifs de pouvoir », une histoire sociale consistant à traquer dans les archives les « instants de subjectivation », lorsqu’un individu anonyme – je cite « pris dans les mailles du pouvoir se débat avec lui en s’inventant autrement, en se produisant comme sujet ». L’infime est dès lors l’échelle adéquate, les derniers degrés, et les plus ténus, du réel – disait Foucault – même s’il se trouve par exemple dans les autobiographies de criminels que l’auteur a étudiées des personnalités d’envergure, finalement rendues à leur silence. Ici les rêves portent sur des objets, des pratiques, des lieux, des traces. Certains d’entre ces rêves tournent au cauchemar, comme ces ceintures paralysantes dénoncées par Amnesty International, utilisées dans les prisons américaines à l’encontre des prisonniers agités ou récalcitrants et qui leur balancent 50 000 volts dans les reins pendant huit secondes dès qu’un gardien actionne sa télécommande. Une version punitive de l’électrochoc qui provoque la terreur constante du détenu. À partir de là Philippe Artières imagine une histoire transversale de la ceinture, attribut guerrier et instrument de violence lorsque, dénouée, elle s’abat sur la chair, une histoire de genre, aussi, masculine et militaire, et une histoire de mode par « transfert de technologie ».

Au chapitre des objets, le modèle de l’enquête et le paradigme de cette « infra-histoire » reste la flânerie dans les brocantes. Les historiens se sont intéressés à bien des formes de commerce mais pas à « la chine ». Pourtant le geste du chineur mérite qu’on s’y arrête. Philippe Artières, avant d’être saisi par le questionnement concernant l’origine et la trajectoire des objets atterris sur un trottoir un dimanche après-midi, s’intéresse à leur environnement, il reconstitue mentalement des « séries », soit celles que ces objets forment avec ceux qui traînent à leurs côtés, soit avec ceux qu’on vient de découvrir ailleurs. Il y a là, non pas seulement un réflexe d’historien qui pratique les séries, ou de collectionneur, mais – dit-il – « un rêve d’histoire » qui lui vient « après tous les autres, qui les coiffe, les entoure ou tout simplement les rassemble ». C’est pourquoi il ne chine que des lots : « un mètre cube de papier sur une affaire criminelle, une pochette pleine de lettres ou encore un album photographique »…

On peut aussi faire les poches des passants anonymes. Il suffit pour cela de se rendre aux archives des objets trouvés à la Préfecture de police. À la différence de l’inventaire des objets des noyés étudiés pour le XVIIIe siècle par Arlette Farge, ces mains courantes révèlent non pas l’extraordinaire de la mort mais l’ordinaire de la vie. Philippe Artières s’intéresse en particulier au langage précis et banal à la fois des policiers. Qu’est-ce qu’ « un papier sans valeur », comment décrire l’écrit, de quoi ces traces portent-elles témoignage ? Détenu dans les geôles franquistes, le poète Miguel Hernandez évoque ainsi une photographie des siens logée au fond d’une poche : « un carton inexpressif enveloppé par les mois / dans les recoins intimes. /

Une eau de distance / je veux boire : jouir / d'un fond de fantôme. / Un carton m'émeut. / Un carton m'accompagne. »

Il arrive que ces « rêves d’histoire » se réalisent. Ainsi des banderoles, ici présentes. De l’écharpe des suffragettes aux poitrines nues des Femen, des slogans de mai 68 à nos stades de foot, Philippe Artières a étudié dans un ouvrage précédent cette manière de marquer l’espace public. Et l’on peut rêver avec lui d’une histoire des voix, qui augmenterait celle des corps, si répandue aujourd’hui, d’un chapitre sur la tonalité, l’accent, la prononciation qui varient avec le temps. Elle puiserait aux archives de l’INA dans les milliers de voix anonymes que la radio a enregistrées, car – nous dit l’historien qui en a écouté des dizaines d’heures – « C’est l’un des miracles de la radio que de prendre au sérieux ceux qu’elle enregistre – la télévision, immédiatement, abaisse et déconsidère ».

Jacques Munier

Revue Écrire l’histoire N°13-14 Dossier Archives (CNRS Editions)

http://ufrlac.lac.univ-paris-diderot.fr/CERILAC_WEB/FR/PAGE_EcrireLHistoire.awp

Dossier coordonné par Sophie Cœuré et Claude Millet, qui évoquent l’élasticité moderne de la notion d’archive. Au départ, les archives, ce sont les arcanes du pouvoir tel qu’il les préserve dans des arches. L’école des Annales a beaucoup fait pour élargir ce champ et Foucault lui a donné son extension maximale, pour désigner « l’existence accumulée des discours ». Retour sur ce qu’Arlette Farge a nommé dans son livre Le Goût de l’archive

A lire l’entretien avec l’historienne et anthropologue Ann Laura Stoler : « Suivre les archives dans le sens du grain »

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