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Ricœur et ses contemporains / Revue Tête-à-tête

7 min
À retrouver dans l'émission

Johann Michel : Ricœur et ses contemporains (PUF)

Revue Tête-à-tête N°4 Dossier Catastrophe ! (Le bord de l’eau)

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Johann Michel : Ricœur et ses contemporains (PUF)

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Il ne s’agit pas à proprement parler de dialogue, sauf en certains cas, avec Derrida ou Foucault, mais plutôt de « dialogue indirect », discussion par livres interposés, voire par l’intermédiaire d’un autre, comme Levinas pour Derrida, ou encore d’affinités intellectuelles sur des questions précises, comme la notion d’habitus chez Bourdieu et celle d’identité narrative ou de caractère chez Ricœur. Il s’agit en l’occurrence de réinsérer Paul Ricœur dans la constellation intellectuelle qui était la sienne, dans l’époque et son horizon d’attente, l’époque d’un dépassement du structuralisme, notamment. Non pas que ces penseurs, et Ricœur en particulier, dénient toute pertinence à l’outil structuraliste, qu’ils lui reconnaissent au contraire pour l’étude des faits linguistiques, symboliques, sociaux ou économiques, mais pour Ricœur et par exemple Deleuze, il fallait passer outre la clôture des systèmes de signes. Postmoderne et poststructuraliste, telle était la génération qu’on désigne aux Etats Unis sous le nom de French Theory et c’est elle qu’on retrouvera ici.

La pratique du dialogue s’accorde d’ailleurs parfaitement avec le principe herméneutique qui gouverne la pensée de l’auteur du Conflit des interprétations . Selon ce principe, la pensée ne progresse que dans une interminable explication avec la tradition, contrairement au postulat des philosophies de la « table rase ». L’herméneutique, cette technique de lecture des textes, a été définie par Dilthey comme « l’art d’interprétation des manifestations vitales fixées par écrit ». Dans ces dialogues reconstitués par Johann Michel, c’est d’ailleurs souvent l’héritage commun qui est déterminant, sauf avec Bourdieu, dont par ailleurs la nature de l’engagement politique, radicalement anti-libéral, l’éloigne encore davantage de cette « deuxième gauche » plus social-démocrate et réformiste à laquelle s’est identifié Ricœur. Pourtant les notions d’habitus et d’identité narrative ou de caractère apportent une réponse différente à la même question : quelles sont les dispositions qui permettent à un individu de demeurer identique à lui-même au cours du temps, malgré ce flux discontinu et constant de perceptions et de sensations qui constitue la vie ? L’auteur analyse ainsi la notion de promesse chez Ricœur, paradigme de la permanence de soi dans le temps, et modèle de la résolution éthique de la « parole tenue ».

Il y a évidemment des affinités profondes entre Derrida et Ricœur, pas seulement parce qu’il a été son assistant à la Sorbonne, à une époque, il faut le rappeler, où cette fonction supposait une grande liberté vis-à-vis des professeurs, mais notamment à cause de leur référence commune à la pensée de Levinas ainsi que dans leur pratique respective de l’herméneutique et parce que, dès qu’il s’agit de penser le cours de l’histoire, « le fantôme de Hegel sort toujours de quelque placard » avec sa diabolique tendance à la totalisation et au système. Il aura fallu pour les deux « renoncer à Hegel », au sens d’un travail de deuil qui finit par conserver ce qui est dépassé, en bonne dialectique. Contre la violence de la « réconciliation historique », qui écrase les fleurs sauvages sur son passage, l’un et l’autre ont exalté les vertus de la différence, qui permet notamment de considérer le cours du monde du point de vue des vaincus, comme disait Adorno. Leur différence à eux réside en particulier dans leur pratique de l’herméneutique. Celle de Derrida s’inspire de l’herméneutique ontologique de Heidegger, qui passe outre les avatars subjectifs alors que celle de Ricœur s’inscrit dans la confrontation avec les sciences humaines et privilégie les situations concrètes. Mais Johann Michel montre, à travers leur analyse respective du pardon, qui ne revient pas à effacer la mémoire mais consiste à « lever une dette morale », que leur pensée est à l’unisson.

Avec Foucault le débat a pris des allures de rivalité lorsqu’ils se sont opposés dans leur candidature simultanée au Collège de France, l’un au titre d’une histoire des systèmes de pensée et l’autre pour développer une philosophie de l’action. A l’exception d’une participation commune à une table-ronde sur « philosophie et vérité », il n’y a pas eu de dialogue réel entre les deux : tout comme Bourdieu, Foucault a été marqué par l’enseignement de l’histoire et de la philosophie des sciences de Canguilhem alors que Ricœur faisait ses classes avec la phénoménologie et l’existentialisme. Pourtant tous deux ont d’un même mouvement largement ouvert la philosophie aux sciences humaines. L’herméneutique de la tradition et l’archéologie des savoirs partagent le même projet, pour autant que, selon Ricoeur, « la notion d’une mémoire historique en proie au travail de l’histoire » requière « le même décentrement que celui invoqué par Michel Foucault ».

Même si dans un entretien de 2003 Ricoeur parle de Foucault et Deleuze comme les deux penseurs qu’il a le plus admirés, paradoxalement, c’est avec Gille Deleuze que les affinités sont les plus fortes, avec citations réciproques et une même posture poststructuraliste : en particulier le statut de l’événement à travers leur analyse critique de la linguistique structurale car dans l’anthropologie structuraliste l’événement est neutralisé par le système, ou la dialectique de la force et du sens à travers leur lecture de la psychanalyse freudienne. Ici c’est le caractère historique de l’herméneutique qui est affirmé, aussi bien dans l’écriture que dans la lecture de l’événement. Mais c’est à propos de la psychanalyse et de sa méthode d’interprétation que la proximité est la plus étroite, bien que Ricoeur doive autant à Freud qu’à la tradition herméneutique allemande, de Schleiermacher à Gadamer en passant par Dilthey et Heidegger. On rate l’inconscient machinique : « à l’inconscient comme usine on a substitué un théâtre antique… » où se joue un drame familial, et dans l’Anti-Œdipe, à propos de l’Homme aux loups : « Tout est piégé dès le début : jamais l’Homme aux loups ne pourra parler. Il aura beau parler des loups, crier comme un loup, Freud n’écoute même pas, regarde son chien et répond « c’est papa ».

Jacques Munier

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